Actualité Psychologique

Introduction

mardi 5 février 2013, par Methivier J.

Aujourd’hui, en psychologie, en philosophie, et en sciences sociales plus largement, lorsque nous tentons de penser l’humain, ce qu’il est, son fonctionnement, ses interactions avec l’environnement nous payons le prix de notre histoire. Des siècles de dichotomie entre l’intellect et les affects sont notre lot. Quelques décennies seulement commencent à revoir cette séparation posée comme une évidence épistémologique.

Nécessité d’intégrer les nouvelles informations du monde.

Le monde dans lequel nous vivons est en permanente évolution, dynamique. Des éléments le constituant disparaissent alors que d’autres apparaissent. Ces changements sont perçus, ressentis, vécus. Les comprendre est un enjeu important pour tous ceux qui y évoluent. Cet enjeu est identitaire et adaptatif, vital. L’intégration des informations nouvelles doit permettre, tant pour les individus que pour les groupes qu’ils composent, de pouvoir se repérer, s’orienter et de déterminer ses conduites. Ce foisonnement d’informations doit faire l’objet d’un traitement particulier, efficace et économique. Leur sélection et leur organisation émanent de processus déterminés et sont soumis à des contraintes précises. Elles doivent permettre de discriminer les différents objets entre eux et de préciser les constituants de l’objet. Ces informations doivent trouver leur place dans le déjà existant, s’inscrire dans un ensemble d’informations déjà sélectionné et organisé.

Cette intégration va prendre une forme particulière pour les groupes sociaux.

Pour les individus se côtoyant, ce travail d’intégration de l’environnement va prendre la forme d’un mode de compréhension spécifique : celui d’une représentation partagée et partageable, ce qui lui conférera son caractère social. Ces représentations vont naître et se transformer au gré des évolutions de l’environnement. Elles auront vocation à suivre les évolutions du réel auquel elles renvoient. C’est un processus dynamique. Ces représentations seront alors sociales et dynamiques.

Représentations sociales, opinions et cognitions.

Les représentations sont le résultat d’une interprétation du réel. Ce travail d’interprétation prendra la marque du groupe social dans lequel il se produit. Le groupe d’appartenance va fournir un cadre de référence pour penser l’objet, ses limites et son contenu. Les représentations sociales vont ainsi regrouper un grand nombre d’informations au sujet d’un objet qu’elles délimitent. Elles sont constituées d’un ensemble de cognitions : un univers d’opinions, de jugements relatifs à un objet. Cet ensemble de cognitions sera organisé, hiérarchisé, structuré, permettant de lui fournir un statut de cohérence.

Cognitions et émotions.

Les opinions ou les jugements peuvent être considérés comme des cognitions. Les cognitions, qu’il s’agisse des processus de traitement de l’information (le raisonnement, la mémoire, la prise de décision) ou de processus perceptifs et moteurs, sont toujours en relation avec des processus émotionnels. Les processus émotionnels font partie intégrante des cognitions et des processus cognitifs. Longtemps considérées comme des attributs différenciés par nature, émotions et cognitions sont indissociables. Elles s’inscrivent dans un ensemble de processus mentaux généraux permettant la mise en œuvre d’actions fines, ciblées, innovantes.

Les influences des émotions.

En distinguant les processus cognitifs des processus émotionnels plusieurs types d’influences sont observables. Tout d’abord, les émotions agissent sur les processus cognitifs et influencent le contenu informatif des cognitions. Autrement dit, elles agissent sur la manière de penser et sur ce que nous pensons. Elles influencent la manière dont l’information est traitée, orientent l’attention, mobilisent les ressources attentionnelles et mnésiques. En agissant sur ces processus, elles contribuent à déterminer le contenu des cognitions en tant qu’éléments de connaissance. De plus, les émotions agissent aussi bien sur l’élaboration - la constitution - de ces cognitions que sur leur utilisation, leur expression. Si les processus cognitifs sont influencés par les émotions et sont le moyen par lequel un élément de connaissance peut exister, alors les émotions influencent leur élaboration. De plus, si les processus cognitifs sont nécessaires à l’activation ou l’expression des cognitions, alors les émotions vont influencer également cette expression. L’action des émotions sur l’expression des cognitions serait plus restreinte que celle sur l’élaboration. Cette restriction devrait être liée à la stabilité – la cristallisation - de la cognition. Plus la cognition est stable et moins l’état émotionnel n’aura d’effet sur son activation. L’activation d’une cognition - comme élément de connaissance - suppose la remémoration d’informations déjà présentes. Ces informations auront déjà pris la marque du sujet, dont celle de l’état émotionnel. L’impact de l’état émotionnel lors de l’expression des cognitions devra s’inscrire vis a vis de cette marque, réduisant ainsi le champ des variations possibles.

Effets des émotions.

Les émotions vont influer différemment selon qu’elles sont positives ou négatives. De manière générale, elles produisent des effets de congruence sur le contenu des cognitions. Une émotion positive (agréable) orientera les éléments de connaissance dans ce sens et vice versa. Certaines particularités existent quant aux émotions négatives (désagréables). Elles sont, de plus, associées à des effets de régulation de l’humeur. Les effets de congruence sont alors moins marqués lors de l’expression des cognitions. Des différences d’influence existent également dans les processus cognitifs. Les émotions positives entraîneraient un relâchement dans le traitement de l’information, alors que des émotions négatives entraîneraient un resserrement. La typologie de ces différences s’observe également sur les comportements, les pratiques, aux émotions positives sont associés des comportements d’ouverture et aux émotions négatives des comportements d’évitement. Notons toutefois, qu’une absence d’émotions négatives, comme la peur, suffit à provoquer des comportements pro-sociaux d’ouverture.

L’influence des processus cognitifs sur les émotions.

Il existe un autre type de lien entre émotions et cognitions : les émotions peuvent être influencées par les cognitions. Ce type d’influence introduit la notion d’émotions secondaires. Les émotions primaires ou de base, associées à une base biologique, se différencieraient des émotions dites secondaires. Celles-ci pourraient être l’association d’émotions primaires et d’autres facteurs, comme des facteurs cognitifs. Les cognitions auraient une influence plus importante sur les émotions secondaires.

Représentations sociales, pratiques et cognitions.

Les influences des émotions sur les cognitions, les processus cognitifs et les comportements vont nous intéresser parce qu’elles s’exercent sur des composantes et des déterminants des représentations sociales. Les représentations sociales peuvent être comprises comme des processus dynamiques contenant un ensemble d’informations déterminé par des pratiques et des communications. Autrement dit, les représentations sociales peuvent être vues comme des processus cognitifs actifs déterminés par un ensemble de comportements et de communications variés. Ces processus permettent la production d’un ensemble de cognitions à propos d’un objet. Dès lors, nous devons supposer la nécessité d’une influence des émotions sur les représentations sociales. Aux premiers jours du développement de la théorie des représentations sociales, Moscovici (1961) insistait déjà sur les liens entre l’affectivité et la pensée sociale.

Émotions et représentations sociales.

Pour nous intéresser à l’influence des émotions sur les représentations sociales, nous tâcherons de repérer et de sélectionner une émotion primaire. Les émotions primaires semblent être les émotions les moins sujettes aux différents processus de médiation cognitive. Bien que d’un certain point de vue, les émotions primaires font nécessairement l’objet d’un traitement cognitif, ce traitement présenterait plus un caractère individuel que social. Nous voulons souligner ici, que ce type d’émotion est, pour une bonne partie, déterminé par des processus individuels et biologiques. Au sein d’un même groupe social, il peut exister de grandes variations dans le vécu émotionnel. Cela, nous permet de minimiser au mieux les effets des processus socio-cognitifs sur les émotions.

Parmi les émotions primaires, il en est une qui est directement associée à la mise en place de comportements sociaux et qui produit des effets tout à fait significatifs sur les ressources attentionnelles. La peur a une base biologique déterminée. Elle est présente à des niveaux d’activation différents selon certains fonctionnements psychologiques par exemple. Ces fonctionnements psychologiques ne sont pas l’apanage de groupes sociaux déterminés.

Deux représentations sociales vont retenir notre attention. Les représentations du travail et du chômage. Ce sont deux représentations, largement étudiées, et relativement anciennes, voire très ancienne pour le travail. Elles semblent concerner un grand nombre d’individus et de groupes sociaux. Nous sélectionnerons un ensemble social d’individus dont l’élaboration de ces représentations aura un intérêt important. Pour cela, nous nous intéresserons à de jeunes individus en absence d’activité professionnelle, à la recherche d’emploi et sortis du système scolaire. En effet, nous supposerons chez ce type de public un intérêt à développer et à utiliser ces deux représentations.

Développement.

Ce travail de recherche s’intéresse aux rôles que peuvent exercer les émotions sur des représentations sociales. Pour cela, nous aurons besoin, dans un premier temps, de faire le point sur quelques éléments de la théorie des représentations sociales : les processus en jeu, leur structuration, leur constitution ou leur élaboration. À partir de cela, nous reprendrons les informations majeures à propos des représentations sociales du travail et du chômage. Ensuite, nous devrons développer quelques points relatifs aux théories des émotions et leurs interactions avec les cognitions, ce qu’elles sont, leur place spécifique au sein du fonctionnement humain et social et plus particulièrement le fonctionnement de la peur. Dans un deuxième temps, nous procéderons à une série d’études dont l’objectif est de mettre en lumière l’existence de l’impact de la peur sur les représentations sociales du travail et du chômage. Nous montrerons que cet impact agit sur la sélection des informations de l’environnement social ; puis que cet impact est, non pas simplement superficiel, mais bien profond, qu’il intervient dans le contenu des représentations et dans les processus représentationnels et qu’il peut agir au niveau de la structure même des représentations. Dans un troisième temps, nous discuterons l’ensemble de ces résultats en tentant de fournir le cadre d’action d’une émotion comme la peur sur les représentations sociales et les limitations qu’il induit.

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