Actualité Psychologique

Théorie et problèmatique

mardi 5 février 2013, par Methivier J.

I. Les représentations sociales

Les capacités d’interaction avec leur environnement sont vitales pour les individus. Cet environnement fourmille d’une somme absolument imposante d’informations à propos des objets qui le composent. Ces objets vont entretenir des relations particulières non seulement avec différents individus mais également avec les groupes sociaux que peuvent former ces individus. Les comportements et discours des individus et de ces groupes à propos de ces objets vont dépendre du rapport qu’ils entretiennent avec eux. Dans le même temps, la manière dont ces objets sont perçus dépend également de ces groupes. Un grand nombre de ces objets existe pour les individus d’un groupe mais aussi pour différents groupes. Mettre en œuvre un procédé permettant de percevoir adéquatement ces objets sociaux devient un enjeu fondamental pour l’existence des groupes sociaux et des individus qui les composent. Les représentations sociales sont une réponse des groupes sociaux à la problématique de l’intégration et au partage de cette somme d’informations. Elles permettent la détermination des objets de l’environnement social et d’en produire une connaissance. Les représentations sociales sont un mode spécifique de connaissance, dont le contenu est organisé et structuré. Leur expression suit différentes contraintes. Elles remplissent différentes fonctions. Elles se forment suivant certaines conditions spécifiques et selon plusieurs processus, dont deux majeurs, l’objectivation et l’ancrage ; en cela elles sont dynamiques. Les représentations qui auront un rôle de régulateur des rapports sociaux verront les communications jouer un rôle important dans leur formation et dans leur transmission. Les objets sociaux du travail et du chômage sont deux exemples du phénomène des représentations sociales.

a. Présentation

« Une représentation est toujours une représentation de quelqu’un tout autant qu’une représentation de quelque chose » (Moscovici, 1961, p. 27). Elle est « le représentant mental de l’objet qu’elle restitue symboliquement. En outre, contenu concret de l’acte de pensée, elle porte la marque du sujet et de son activité » (Jodelet, 1989, p. 54). Les représentations sociales sont des connaissances particulières d’un objet ; elles reconstruisent le réel. Elles sont des « univers d’opinions » composés d’éléments d’information à propos d’un objet permettant aux individus de développer des attitudes, positives ou négatives, vis à vis de celui-ci (Moscovici, 1961). Elles sont un « ensemble organisé et hiérarchisé des jugements, des attitudes et des informations qu’un groupe social donné élabore à propos d’un objet » (Abric, 2003a, p. 13). Elles sont constituées de cognitions relatives à un objet, s’organisant en structures cognitives (Abric, 1994a ; Moliner, 2001). Ces cognitions sont des connaissances élémentaires et proviennent des expériences et observations du sujet, des communications auxquelles celui-ci est exposé et des croyances qu’il a élaborées (Moliner, 1996). Une représentation est à la fois un contenu, un produit évolutif, et un contenant, des processus représentationnels. Une représentation « produit et détermine des comportements, puisqu’elle définit à la fois la nature des stimuli qui nous entourent et nous provoquent, et la représentation sociale est une modalité de connaissance particulière ayant pour fonction l’élaboration des comportements et la communication entre individus » (Moscovici, 1961, p. 26). Une représentation sociale est un mode de connaissance construit collectivement, destinée à organiser les conduites et orienter les communications à propos d’un objet (Moscovici, 1961). Elles régulent les rapports sociaux en déterminant les rapports d’un groupe social à l’objet de représentation et ceux des groupes sociaux entre eux.

Les représentations sociales sont donc un ensemble d’éléments d’information organisé à propos d’un objet, partagé par un groupe, permettant de déterminer des conduites vis à vis de cet objet. Elles sont un mode spécifique de connaissance. Elles sont organisées et structurées, se communiquent et assurent des fonctions particulières.

1. Un mode spécifique de connaissance

Une représentation sociale est le résultat de la réalité d’un objet, de la subjectivité de l’individu qui la véhicule et du système social dans lequel le sujet et l’objet s’inscrivent (Abric, 1987). Les représentations sociales sont un mode spécifique de connaissance. La connaissance d’un tel objet est naïve et se donne comme évidente pour les individus. Nécessaires et vitales pour les individus et les groupes, elles sont des reconstructions du réel, qui repèrent, catégorisent et s’imposent en théorie de l’environnement pour les groupes sociaux. Elles permettent de reconnaître et d’interpréter l’environnement social.

Une connaissance naïve.

La représentation sociale est une connaissance naïve d’un objet (Moliner, 1996). Elle est un type de pensée naïve. Cette connaissance spontanée fondée sur la tradition et le consensus prend la place du réel et la valeur d’une réalité objective. Cette pensée apparaît évidente pour les individus. Cette connaissance procède de modes de raisonnement spécifiques (Moscovici, 1961). Cette pensée naturelle prend quatre caractéristiques principales. Tout d’abord, le formalisme spontané correspond à des formules pré-construites. Ces formules ont vocation, par réduction et simplification, à l’économie de communication. Elles fonctionnent en schéma et facilitent la compréhension commune, consensuelle. Le dualisme causal correspond à une interprétation causale d’une simultanéité d’apparition d’évènements. Ces évènements vont être associés dans un ensemble, avec une cohérence là où cette simultanéité peut être simplement fortuite. Le prima de la conclusion est un raisonnement dont le point de départ est la conclusion à partir de laquelle le discours se construit. Le discours devient une affirmation et le raisonnement devient une argumentation. Enfin, l’analogie établie des liens de proche en proche, généralise, regroupe des univers différents. Cette pensée naïve donne aux représentations par son évidence consensuelle leur stabilité et leur place dans l’univers social. Elle fabrique les représentations et en fournit une compréhension.

La réalité reconstituée.

La représentation sociale est une reproduction du réel. Le processus de reproduction n’est pas neutre, il s’agit d’une reconstitution (Moliner, 1996). Certains éléments du réel social sont omis et d’autres rajoutés en fonction des attentes et de l’intérêt propre. Cet écart avec le réel ne peut être trop important si la représentation veut garder son efficacité. Sous cet angle, deux types d’adéquation sont possibles. Soit les éléments du réel sont réinterprétés pour apparaître conformes à la représentation de ce réel, soit ils serviront à établir une nouvelle représentation. Les représentations ayant un caractère vital pour les individus et les groupes sociaux, le premier type d’adéquation sera privilégié dans la plupart des cas. Ainsi des éléments de la réalité sociale seront perçus tels que les individus les pensent et non tels qu’ils sont effectivement.

Cette reconstitution de la réalité pourra ainsi laisser la place à des incongruités. La polyphasie cognitive (Moscovici, 1961) rend compte de la possibilité de la coexistence de modalités de connaissance différentes. Selon les situations, les individus peuvent faire appel à certaines modalités de connaissance d’un objet. Ces éléments de connaissances peuvent être antagonistes.

Reconnaître et interpréter l’environnement social.

La représentation sociale constitue une théorie de l’environnement social pour les individus (Moliner, 1996). Elle permet l’interprétation, l’explication et la prédiction de la complexité de l’environnement. Reconnaître c’est repérer des objets sociaux. Interpréter c’est les catégoriser. En tant que reconnaissance et interprétation, les représentations sociales catégorisent. La catégorisation est une composante des représentations sociales et un outil de la représentation (Abric, 1987). La représentation fonctionne également comme un système de catégories. L’activation d’une représentation dépend d’une activité de catégorisation (Abric, 1971) et détermine la mise en œuvre de comportements. Le processus de catégorisation a pour effet de générer deux effets spécifiques, l’assimilation et le contraste (Tajfel et Wilkes, 1963). L’effet d’assimilation consiste en une maximisation des similitudes entre les objets d’une même catégorie. L’effet de contraste consiste en une maximisation des différences entre les objets de catégories différentes. Ces deux effets se retrouvent dans le fonctionnement des représentations sociales

2. Organisation et structure

Les représentations sociales ont une organisation interne structurant entre eux les éléments qui les composent. Une représentation est composée de cognitions relatives à un objet. Ces cognitions sont élémentaires et s’organisent en structures complexes (Flament, 1994a).

Éléments d’information.

Les cognitions constitutives du champ d’une représentation sont des éléments d’information à propos d’un objet. Ces éléments d’information peuvent être compris comme des étais (Milland, 2001). Ces étais vont rendre compte des thématiques en jeu au sein de la représentation. Ces étais peuvent être communs à différentes représentations d’un même objet pour des groupes différents bien évidemment mais peuvent être communs à différents objets de représentations. Ils peuvent prendre différentes valeurs. Ainsi le thème de l’argent fait habituellement partie des champs de représentation de l’objet travail ainsi que de celui du chômage, mais sa valeur en sera différente. Une valeur plutôt positive pour le travail, « une rémunération » et une valeur plutôt négative pour le chômage, « des problèmes financiers ».

Organisation.

Les éléments d’information relatifs à une représentation ne sont jamais tous dissociés et indépendants les uns des autres. Plusieurs de ces éléments vont entretenir des liens entre eux. Les éléments vont avoir une place plus ou moins importante au sein du champ représentationnel. Ils vont s’organiser dans le champ représentationnel et caractériser l’objet. Ainsi le thème de l’argent peut entretenir des liens avec celui du temps libre dans le champ de la représentation du travail de jeunes adultes (Flament, 1996). Le thème de l’argent occupe une place très importante dans ce champ représentationnel, bien plus important que celui du temps libre, des loisirs. Le travail est perçu comme un moyen d’avoir de l’argent permettant de financer le temps libre.

Structure.

L’approche structurale (Abric, 1976, 1987, 1994a) envisage les représentations sociales comme des structures sociocognitives régies selon deux instances qualitativement différentes et complémentaires : le système central et le système périphérique. Les cognitions composant une représentation n’ont pas les mêmes fonctions et ne sont pas utilisées de la même manière selon qu’elles appartiennent à l’un ou l’autre de ces systèmes. Le système central est constitué de cognitions non-négociables, et le système périphérique, de cognitions opérationnelles et conditionnelles (Abric, 1994a ; Moliner, 2001). Dans cette optique, la représentation est composée d’un ensemble d’informations, de croyances et d’attitudes organisé autour d’un noyau. Cette approche permet de comprendre que les éléments d’une représentation ont non seulement une valeur quantitative mais également une valeur qualitative. Certains éléments auront plus de poids que d’autre au sein d’une représentation, mais également une qualité différente.

Le système central - le noyau - a une fonction organisatrice. Le noyau se compose de plusieurs éléments qui organisent les relations de l’ensemble des éléments de la représentation. C’est cette partie qui est proprement partagée et commune à l’ensemble d’un groupe. Ce noyau est stable et évolue très lentement, ce qui assure une certaine homogénéité du groupe vis a vis de l’objet social. Le système périphérique est organisé par le noyau et les éléments qui le composent ont un double caractère prescriptif et conditionnel (Flament, 1994a). Il permet une adaptation aux situations et des individualisations. C’est pourquoi, une même représentation pourra conduire à des comportements et des conduites différents. Ce système périphérique permet une adaptation de la représentation aux aléas de la vie quotidienne, aux différentes expériences du groupe social. Il permet d’absorber les variations individuelles tout en laissant le noyau intact.

3. Expression des représentations sociales

Pour certains objets particuliers de représentation, les conditions de leur expression peuvent faire varier dans une plus ou moins grande mesure la place attribuée à différents éléments constituant ces représentations. Ces objets particuliers sont des objets dits « sensibles ». Le champ de leur représentation va intégrer des cognitions qui auront la spécificité de pouvoir mettre en cause les normes sociales ou les valeurs morales valorisées par le groupe d’appartenance des sujets. Les objets de représentations « sensibles » déjà étudiés ont pu être l’islam, les musulmans, l’insécurité, le nucléaire. Dans ce cas, le champ de ces représentations peut comporter une « zone muette » ou « zone masquée » (Abric, 2003b ; Flament, Guimelli & Abric, 2006). Cette « zone muette » pouvant être « des sous-ensembles de cognitions ou de croyances qui ne seront pas exprimés spontanément par les sujets dans les conditions normales de production des réponses, la plupart du temps en raison des pressions sociales, d’ordre normatif, qui s’exercent sur les individus » (Guimelli, 2007, p. 2). Dans ce cas, les sujets peuvent « masquer » certains éléments de la représentation contenus dans la « zone muette » ou alors « démasquer » certains de ces éléments en fonction de la situation dans laquelle ils se trouvent.

Les conditions auxquelles sont confrontés les sujets et qui permettent de masquer ou démasquer cette « zone muette » vont dépendre de la perception de l’enjeu de la situation par un sujet au moment de l’expression de la représentation. Différentes conditions d’expression des représentations sociales peuvent mettre à jour ces stratégies. Le type de consigne peut être une de ces conditions. Dans le cas d’une consigne « normale », on demande au sujet de donner son opinion sur un objet de représentation et lors d’une consigne de « substitution », il est demandé au sujet de répondre comme pourrait le faire généralement les personnes du groupe d’appartenance. La consigne de « substitution » désimpliquerait les sujets et leurs permettraient de modifier leur stratégie de réponse en démasquant les zones muettes, en exprimant des cognitions contre-normatives. La représentation que les enquêtés peuvent avoir de l’enquêteur peut également contribuer au masquage ou démasquage de zones muettes. Un enquêteur visiblement d’origine maghrébine peut contribuer à masquer une zone muette de la représentation de l’islam, alors qu’un enquêteur visiblement d’origine européenne peut contribuer quant à lui à démasquer des éléments négatifs possiblement liés à cette représentation. Les émotions pourraient également constituer une condition d’expression de ces zones muettes (Guimelli, 2007). L’induction d’émotions positives conduirait au démasquage par un effet de relâchement cognitif et l’induction d’émotions négatives conduirait au masquage par un effet de resserrement cognitif. Les effets combinés de la consigne et de l’induction émotionnelle montrent le prima de l’effet de la consigne sur l’induction.

4. Fonctions

Les représentations sociales ont une utilité propre et répondent à quatre fonctions essentielles (Abric, 1994a). Elle ont des fonctions de savoir, d’orientations, identitaires et justificatrices.

Fonctions de savoir.

Les représentations sociales permettent de comprendre et d’expliquer la réalité en offrant un cadre d’intégration aux événements en adéquation au fonctionnement cognitif et aux valeurs du groupe. Elles permettent d’acquérir des connaissances nouvelles, de les intégrer dans un cadre existant, assimilable et compréhensible. Elles facilitent les communications sociales.

Fonctions identitaires.

Les représentations définissent l’identité et contiennent les spécificités du groupe. Elles ont la fonction de situer les individus et les groupes dans le champ social. Elles contribuent à l’élaboration et au maintien de l’identité sociale, une identité positive et gratifiante de son groupe d’appartenance. C’est une sauvegarde de l’identité du groupe. Les représentations sont cohésives en tant qu’elles s’inscrivent dans un système de valeurs et de normes socialement déterminées. La représentation contribue au processus de socialisation et va servir de cadre de référence au contrôle social exercé par le groupe.

Fonctions d’orientation.

Les représentations guident les comportements et les pratiques sociales de manière générale. Elles interviennent directement dans la « définition des finalités de la situation » déterminant le type de relation ou la démarche cognitive à utiliser (Abric, 1994a, p. 17). Elles produisent également un « système d’anticipation et d’attentes » (Ibidem) en sélectionnant et en filtrant les informations. La représentation, en servant de guide, préexiste aux situations et détermine leurs lectures en adaptant la réalité. Elles sont également prescriptives de comportements et de pratiques par leur définition du licite, tolérable et acceptable dans un contexte social donné. Elles fournissent des règles à suivre et auxquelles il faut se conformer.

Fonctions justificatrices.

Les représentations sociales permettent de justifier les comportements et positions adoptés dans le système des relations inter-groupes. En plus de servir d’orientation des comportements, elles contribuent à justifier après coup les conduites mises en place dans une situation.

b. Formation des représentations sociales

Pour remplir les différentes fonctions que nous venons de voir, les représentations sociales ne peuvent se former dans n’importe quelles conditions et selon n’importe quels procédés. Elles se forment par le moyen de processus socio-cognitifs spécifiques. Elles sont dynamiques et leurs contenus sont en évolution.

1. Conditions d’émergence

L’apparition des représentations sociales s’inscrit dans un ensemble de conditions nécessaires. Dans une situation sociale, les informations à disposition concernant un même objet peuvent être parcellaires et incomplètes. Les individus peuvent entretenir une relation spécifique avec cet objet et auront à se positionner vis à vis de lui. Dans un tel cas, trois conditions d’émergence d’une représentation sociale sont présentes. La dispersion de l’information (objet mal défini), la focalisation (intérêt spécifique pour l’objet) et la pression à l’inférence (prise de position vis à vis de l’objet) constituent trois conditions d’une situation sociale de communication nécessaires à l’apparition des processus d’émergence de représentations (Moscovici, 1961). Ces trois conditions ne peuvent expliquer qu’en partie l’émergence d’une représentation sociale dans une situation donnée. Selon Moliner (1996), il existe cinq conditions nécessaires à l’apparition des représentations qu’un groupe donné a élaborées à propos d’un objet donné, à savoir la présence d’un objet, d’un groupe, d’un enjeu, d’une dynamique sociale et l’absence d’orthodoxie.

L’objet.

« Il n’y a pas de représentation sans objet » (Jodelet, 1989, p. 37). Toute représentation est représentation de quelque chose. De plus, les objets de représentation ont la caractéristique régulière d’être polymorphes et d’avoir valeur d’enjeu (Moliner, 1996, p. 36). Polymorphe parce que regroupant une classe d’objets : le travail n’a pas la même organisation selon des groupes différents. Valeur d’enjeu parce que le groupe a intérêt à avoir une certaine maîtrise notionnelle ou pratique de l’objet.

Le groupe.

Les représentations sociales sont toujours des représentations « collectivement produites et engendrées » (Moscovici, 1961). Le processus représentationnel suppose « des échanges réguliers entre des individus partageant des préoccupations et des pratiques semblables vis à vis d’un objet social donné » (Moliner, 1996, p. 37). L’appartenance au groupe se fonde sur un intérêt commun, une interdépendance facilitatrice dans la poursuite d’un but (Poitou, 1978). Ce groupe doit être entendu comme intégrant la position qu’il adopte par rapport à l’objet. L’objet de représentation doit s’inscrire dans l’histoire du groupe, avec une configuration soit structurelle (le groupe est construit par l’objet), soit conjoncturelle (le groupe est confronté à l’objet nouveau et problématique).

Les enjeux.

Les enjeux que représente l’objet pour le groupe sont de deux types : l’identité et la cohésion sociale (Moliner, 1996). L’identité psychosociale, comme résultante d’un ensemble de composantes psychologiques et sociologiques, prend tout son sens dans une configuration structurelle du groupe. L’enjeu d’identité va motiver le processus représentationnel. L’enjeu de maintien de la cohésion sociale va se rencontrer avec l’apparition d’un objet nouveau, comme dans la configuration conjoncturelle d’un groupe. L’identité et la cohésion sociale constituent l’enjeu de maintien du groupe social, par l’élaboration d’une vision commune d’un objet.

La dynamique sociale.

La représentation sociale s’inscrit dans une dynamique sociale. Le processus représentationnel d’un objet par un groupe prend son sens dans le rapport qu’entretient ce groupe avec d’autres groupes, l’autrui social. La représentation sociale est la représentation de quelque chose produit par quelqu’un par rapport à quelqu’un d’autre.

L’orthodoxie.

Selon Moliner (1996, p. 46), « la présence et l’action efficace de système de contrôle et de régulation dans une situation sociale, faisant de cette situation un système orthodoxe, empêchent... l’apparition du processus représentationnel en favorisant l’émergence de l’élaboration idéologique ou scientifique ». Pour qu’il y ait processus représentationnel, il ne doit pas y avoir de système orthodoxe (spécialisation de l’autorité) organisé par rapport à l’objet en question.

2. Processus : objectivation et ancrage

Les représentations sociales vont reposer sur des processus d’attribution causale, de catégorisation, d’inférence ou d’assignation (Moliner, 2001). Les processus d’attribution et d’assignation apportent des explications, des valeurs ; la catégorisation organise et structure les informations et l’inférence permet des mécanismes de déduction de conclusion. Mais l’élaboration d’une représentation sociale repose de plus sur deux processus socio-cognitifs propres et majeurs, l’ancrage et l’objectivation (Moscovici, 1961). Ces processus vont traduire la marque d’un groupe social donné dans son environnement.

L’objectivation.

L’objectivation est le processus permettant aux individus de donner aux croyances, opinions ou perceptions particulières d’un objet un statut d’informations et de connaissances objectives. C’est le processus qui fait perdre la valeur de concept à la construction intellectuelle des informations relatives à un objet social donné en lui donnant la valeur du réel. L’objectivation permet d’opérer une réduction entre la connaissance d’un objet et la perception de celui-ci. Les connaissances élaborées de l’objet vont être rapprochées des perceptions que le groupe peut avoir de l’objet en question. Ce rapprochement est une manière d’imager la connaissance de l’objet, de la concrétiser, donc de matérialiser cet objet. En effet, il s’agit pour les individus de donner un statut particulier à des opinions, des croyances. Ce statut particulier prendra la forme d’un savoir objectif pour le groupe social.

L’ancrage.

L’ancrage est le processus par lequel les individus vont faire usage d’un cadre de référence existant pour approcher un nouvel objet. L’ancrage permet d’inscrire une représentation en élaboration dans l’ensemble des connaissances et valeurs déjà existantes. Les individus d’un groupe social vont faire le choix d’un cadre de référence commun, quelque chose de déjà existant, de connu, pour appréhender un nouvel objet social. Ce cadre de référence puisé dans un ensemble de connaissances, de valeurs, d’attitudes préexistant va servir à y inscrire ce nouvel objet. L’ancrage consiste à concevoir le nouveau à partir du déjà existant. Il facilite l’intégration du nouveau en le ramenant à du connu et oriente l’utilité sociale de la représentation. Les inférences qui seront produites par un groupe donné à partir d’une représentation sociale ne seront pas les mêmes selon le choix du cadre de référence.

Ces deux processus vont permettre aux objets de représentation d’être intégrés à l’univers du groupe social, d’obtenir le statut de l’évidence et d’en permettre la mise en image. L’objet devient palpable et est intégré au paysage des connaissances du groupe social.

3. Dynamique des représentations sociales

Les représentations sont des structures dynamiques, elles naissent, se transforment et peuvent disparaître selon l’environnement social (Moliner, Rateau & Cohen-Scali, 2002). Il est possible de distinguer trois périodes dans l’histoire des représentations sociales. La phase d’émergence, précède l’apparition des savoirs stables et consensuels attachés à l’objet. Celle de stabilité est constituée d’éléments stables, consensuels et inter-reliés. Enfin la troisième phase, celle de transformation, où des éléments anciens cohabitent avec des éléments nouveaux, parfois contradictoires et antagonistes. Cette dynamique représentationnelle est déterminée par un ensemble de facteurs. Les conduites individuelles et collectives en font partie. Ces conduites sont liées aux représentations sociales (Abric, 1976). Les représentations sociales contribuent, certes, à orienter les comportements des individus. Elles servent de guide aux actions. Mais les liens entre représentations sociales et conduites peuvent être envisagés selon une autre relation : les conduites modifient les représentations sociales.

Ces conduites peuvent être envisagées comme des pratiques sociales, au sens de « systèmes complexes d’actions socialement investis et soumis à des enjeux socialement et historiquement déterminés » (Abric, 1994b, p. 7) et des communications. Bien que les communications peuvent être comprises comme des actes et en cela comme des pratiques sociales, nous les distinguerons pour les besoins de notre présentation.

Évolution des représentations sociales.

L’évolution des représentations sociales est liée aux pratiques sociales et aux communications (Bonardi & Roussiau, 1999). Ce sont les deux pistes principales de recherche pour étudier la manière dont les représentations sociales peuvent évoluer. Le rôle de la communication est étudié sous l’angle des discours idéologiques, des influences minoritaire et majoritaire ou encore des messages persuasifs et le rôle des comportements sous celui des pratiques sociales, des actes engageants en s’appuyant sur les théories de l’engagement, par exemple. Nous reviendrons par la suite sur le rôle de la communication sur les représentations sociales.

Pratiques sociales et transformation des représentations.

Les pratiques sociales sont en lien direct avec les représentations et leur élaboration. Si la représentation oriente les pratiques en fonction de la valeur et du sens attribués aux comportements, ces comportements eux-mêmes vont orienter les représentations, en constituant pour la représentation un élément d’information (Codol, 1972). Les pratiques sont l’ensemble des exercices, applications et exécutions d’un acte (Milland, 2001) et sont comprises au sens « d’actions représentationnelles » (Moscovici, 1989). Ces actions vont déterminer le contenu d’une représentation sociale.

Les transformations induites par les pratiques sociales peuvent être de trois types : brutales, résistantes ou progressives (Bonardi & Roussiau, 1999). La transformation brutale correspond à un changement massif et immédiat lorsque les pratiques sont en contradiction directe avec le noyau. La transformation résistante correspond à une gestion des contradictions avec les pratiques par le système périphérique. Ces contradictions peuvent à terme influencer le noyau. La transformation progressive correspond à des pratiques anciennes mais rares qui ne contredisent pas directement la représentation. La situation introduisant les pratiques sociales doit être irréversible où évaluée comme telle pour qu’il y ait une modification de la représentation sociale. Si ce n’est pas le cas, les modifications ne peuvent intervenir que dans la périphérie de la représentation.

c. La communication dans la formation et la transmission des représentations sociales

La représentation sociale est le moyen par lequel un groupe social organise et partage ses connaissances relatives à un objet. Supposer l’existence d’une représentation c’est poser l’existence d’un groupe social, « un ensemble d’individus communiquant entre eux régulièrement et situés en position d’interactions avec l’objet de représentation » (Moliner, 1996, pp. 37-38), dont la maîtrise constitue un enjeu identitaire ou cohésif pour ce groupe. Les communications participent au processus de formation et à la transmission des représentations sociales. Elles peuvent prendre différentes formes et avoir des impacts différents selon les conditions sociales. Tout en participant à la formation et à la transmission des représentations sociales, elles vont permettre aux représentations de jouer leur rôle de régulateur des rapports sociaux.

1. Rôle de la communication

Les processus d’ancrage et d’objectivation, de catégorisation, d’attribution causale rendent compte du fonctionnement des représentations sociales. Ils rendent compte de la manière dont l’information peut être traitée et mémorisée. Mais, ils ne suffisent pas à expliquer comment les représentations sont partagées, comment cette connaissance commune est échangée, comment elle peut être collectivement construite. Les représentations se fondent sur des processus de communication sociale (Moscovici, 1961). La communication joue un rôle fondamental dans les échanges et les interactions sociales. Elle contribue à donner un statut consensuel à l’environnement. Elle est directement concernée par les processus d’influence et d’appartenance sociale. Ces processus participent à la formation des normes et valeurs sociales. La communication participe au niveau de l’élaboration des représentations. Elle intervient au niveau des opinions, attitudes, stéréotypes ou des jugements contenus dans la représentation.

Processus représentationnels et systèmes de communication.

La dispersion, la focalisation et la pression à l’inférence participent des processus représentationnels et sont liés aux communications. Dans l’environnement, les groupes sociaux sont sujets à la dispersion et au décalage des informations relatives aux différents objets. Ces informations sont différemment accessibles selon les groupes. Ceux-ci vont se focaliser sur certains aspects selon des particularités liées au contexte (intérêts, enjeux). La pression à l’inférence, posée par la nécessité d’agir, consiste à prendre position ou à chercher l’adhésion d’autrui. Trois systèmes de communications influencent ces phénomènes : la diffusion, la propagation et la propagande (Moscovici, 1961). Dans le système de la diffusion, l’information est donnée pour objective sous la forme d’une neutralité idéologique. Ce type de communication a pour objectif de répandre de l’information au plus grand nombre. La diffusion pourra fournir des éléments au processus d’objectivation. La propagation, quant à elle, fournit une position idéologique et informe ceux qui partagent cette position. Elle fait expressément référence aux normes et valeurs partagées par le groupe. Elle rappelle l’ancrage de référence commun. La propagande contribue d’une part à renforcer la cohésion et l’identité du groupe social et d’autre part, à légitimer l’action du groupe dans son environnement social. Elle pourra opérer dans les processus d’identification sociale, de catégorisation sociale ou encore d’attribution causale. La communication intervient donc au niveau des processus d’objectivation et d’ancrage. Elle permet l’interdépendance entre l’activité cognitive individuelle et le contexte social, elle oriente l’inscription sociale de l’objet dans le déjà connu, elle balise le terrain d’ancrage et alimente l’objectivation.

Les communications collectives.

Les informations sociales sont mises en commun par un processus global de communication collective prenant différentes formes dont les principales sont : les communications interpersonnelles, les débats publics ou la presse (Moliner, 2001). Les communications interpersonnelles sont les échanges qui ont lieu entre des individus socialement proches, la famille, les voisins, les amis ou collègues de travail. Ces échanges sont essentiellement verbaux et informels, actuels. Ce type d’échanges favorise la rumeur et l’approximation, la déformation de sens et l’interprétation. Il a vocation à rechercher le consensuel, l’accord et l’approbation du groupe. Il permet de préserver le lien social. La communication interpersonnelle est le lieu « de validation des inférences, des catégorisations, des attributions » (Moliner, 2001, p. 22), elle concrétise le sens commun. Les débats publics sont plutôt des échanges avec une assistance déjà constituée et non directement participante. Ces débats ont vocation à l’exposition publique d’opinions, ils n’ont pas le statut du consensuel mais plutôt de l’idéologique. Il s’agit d’affirmer des positions en se différenciant des autres débatteurs. Cette forme de communication est très formalisée (temps de parole, présentation, organisation du discours et des arguments, structure des échanges). Ces débats vont contribuer à différencier et cristalliser les positions. La presse, forme de communication de masse, s’adresse à un grand nombre d’individus. La mise en commun du savoir s’effectue massivement et dans un temps commun. Elle est souvent à l’origine de l’intérêt pour un objet particulier. L’information donnée par la presse acquiert le statut du vrai pour son audience. C’est une règle tacite et fondamentale qui unit la source à son audience, l’information diffusée prend le caractère du vrai.

L’influence sociale sur les représentations sociales.

Plusieurs travaux ont permis de valider l’impact de la communication sur les représentations sociales et de mieux comprendre la manière dont elle peut agir dans les processus de formation ou de transmission des représentations sociales. Ces travaux confirment le rôle de la communication dans les processus représentationnels et de sa capacité à induire des changements dans les représentations (Bonardi & Roussiau, 1999 ; Mugny, Moliner et Flament, 1997 ; Mugny, Souchet, Quiamzade & Codaccioni, 2009). Les travaux portant sur l’impact de la communication sont loin d’en fournir une compréhension complète. D’ores et déjà, ils ont permis de montrer que le statut numérique de la source de communication, l’évaluation du niveau d’expertise de la source ou la relation entretenue avec elle sont autant de facteurs contribuant à l’impact de la communication sur les processus représentationnels. Un groupe majoritaire induit d’avantage de conformité que le minoritaire pour ce qui est d’une influence manifeste (immédiate, superficielle, une forme de conformisme manifeste) (Aïssani, 1991). Les individus s’identifieraient au groupe majoritaire par le biais d’un processus de comparaison sociale (Bonardi & Roussiau, 1999). A l’inverse, une source minoritaire permettrait plus facilement une influence latente (profonde), mais cette influence serait indirecte et différée. L’opinion minoritaire serait dans un premier temps rejetée puis acceptée dans un second temps. Mais, il semble qu’il faille que la source de communication soit évaluée comme experte pour qu’elle contribue à créer des changements dans le champ de la représentation, y compris dans le noyau (Mugny & al., 1997 ; Mugny, Tafani, Falomir & Layat, 2000). Les individus adopteraient une attitude plus favorable vis à vis des communications émanant d’experts. Une source évaluée comme hautement compétente ou de haute crédibilité peut entraîner un accord manifeste, les enjeux identitaires vont déterminer les modifications des représentations sociales. Une source de haute compétence peut modifier une représentation si elle ne menace pas l’identité du sujet. Ces travaux confirment le rôle effectif des communications dans les processus d’élaboration des représentations sociales.

2. Régulateur des rapports sociaux

La représentation sociale s’inscrit dans une dynamique sociale. Une représentation sociale est une représentation d’un objet par un groupe social et elle est en rapport avec d’autres groupes (Moliner, 1996). La représentation prendra une place au cœur de l’interaction sociale. Elle détermine des prises de positions sociales. La représentation sociale est un régulateur des rapports sociaux dans un double mouvement d’homogénéisation et de différenciation renforçant chez les individus le sentiment d’appartenance à un groupe social. La représentation homogénéise le groupe social et le différencie des autres. En cela, la représentation sociale est un processus de catégorisation (Moliner, 1996).

Rapports du groupe à l’objet.

Les représentations sociales régulent les relations du groupe à l’objet de représentation. Le processus d’ancrage inscrit l’objet de représentation dans l’univers social déjà connu du groupe. Ce processus produira deux conséquences. Tout d’abord, l’objet est investi de significations spécifiques de par son rapport aux catégories vis à vis desquelles il est positionné par les individus. Puis, l’objet sera doté d’une instrumentalité particulière (Moliner, 1996). En tant que connaissance, l’objet devient un outil pour analyser et comprendre le champ social dans lequel il se situe.

Rapports au groupe et aux groupes.

Les représentations sociales vont déterminer les interactions sociales. L’objet de représentation étant ancré dans un univers social plus global, il prend une signification particulière dans l’ensemble d’un champ social déterminé par la particularité du groupe. L’objet est ancré différemment selon l’univers social d’inscription. La représentation permet d’homogénéiser le groupe social et de le spécifier par rapport aux autres groupes. Ces deux mouvements d’homogénéisation et de différenciation vont renforcer l’appartenance au groupe social. La représentation détermine et organise les interactions sociales dans le groupe et entre les groupes.

d. Les représentations sociales du travail et du chômage

Comme nous avons pu l’écrire plus haut, nous nous intéresserons aux représentations du travail et du chômage chez de jeunes adultes en insertion professionnelle. Ces deux objets de représentations s’inscrivent tout à fait dans les éléments théoriques que nous venons de fournir. Le travail est un objet très ancien de représentation. Le chômage est un objet beaucoup plus récent lié au travail. En effet, le développement de ces deux objets de représentations apparaît lié (Milland, 2001, 2002 ; Flament, 2003). Le chômage est souvent envisagé en référence au travail (Flament, 2003). De jeunes adultes en insertion professionnelle sont des personnes sorties du système scolaire qui déclarent rechercher une activité professionnelle. Ce sont des chômeurs qui auront quelques expériences limitées avec le travail. Le chômeur, selon le bureau international du travail (BIT), est une personne en âge de travailler, de plus de 15 ans, sans emploi, disponible pour prendre un emploi et qui en recherche. Un chômeur n’est pas forcément inscrit à Pôle-emploi. Ces jeunes adultes vont être amenés à avoir des échanges à propos de ces deux objets avec leurs pairs, avec différents acteurs de l’insertion, des conseillers en insertion sociale et professionnelle, des employeurs ou encore des formateurs. Ils auront donc un enjeu particulier à élaborer des représentations du travail et du chômage, deux objets auxquels ils sont confrontés. Les représentations du travail et du chômage ont fait l’objet d’un grand nombre de recherches. Sans pouvoir être exhaustifs, nous pouvons dégager quelques points généraux de consensus dans les résultats obtenus. Nous tenterons d’en proposer une synthèse et de fournir quelques exemples.

1. Le travail

Le travail est un objet de représentation sociale ancien, il a subi les effets du temps et des bouleversements socio-historiques : évolution du taux de chômage, modification de la durée du temps de travail, développement de l’emploi précaire (temps partiel, contrat de courte durée, intérim). Pour certains le travail serait une valeur en voie de disparition (Méda, 1995). Tout au moins, la valeur serait en modification, passant d’une valeur sociale, avec la notion d’intégration sociale, à une valeur plus individuelle, avec celle de l’épanouissement personnel (Marquez & Friemel, 2005).

Relations avec d’autres représentations sociales.

La représentation du travail entretient différentes relations avec d’autres représentations, comme celle de l’emploi et celle du chômage. Elle entretiendrait un lien d’emboîtement avec celle de l’emploi et la représentation du chômage serait étayée sur les mêmes thèmes que celle du travail. La représentation de l’emploi serait emboitée dans celle du travail et dépendrait de cette dernière (Marquez & Friemel, 2005). Pour des étudiants en psychologie ou des étudiants suivant un enseignement à distance, ces deux représentations ne sont pas réciproques. Le thème de l’argent est un élément majeur dans les deux représentations. Le thème du travail fait partie de la représentation de l’emploi, mais à l’inverse celui de l’emploi ne fait pas partie de la représentation du travail. La représentation du chômage, plus récente que celle du travail, serait étayée par des thèmes communs à la représentation du travail (Milland, 2001). Pour les deux objets de représentation, le champ comprendrait plusieurs étais communs comme ceux de l’argent, de l’insertion sociale, du bien-être, du temps libre ou encore de l’épanouissement personnel.

Thèmes principaux.

Les représentations du travail bien que différenciées selon les groupes sociaux, semblent s’organiser de manière générale autour de thématiques économiques (l’argent, le salaire, la rémunération, les finances) au premier plan et en second plan autour de thématiques liées à l’épanouissement personnel (le bien-être, le plaisir). Les thèmes de la rémunération et du plaisir apparaissent importants dans la représentation sociale du travail, mais seul le thème de la rémunération est nécessaire dans cette représentation chez des cadres diplômés (Flament, 1994b, 1994c). Le plaisir n’est pas nécessaire, mais est très souhaitable. Cette configuration a pu se retrouver chez de jeunes diplômés au chômage (Milland, 2001). Le noyau de leur représentation contient en plus du thème de l’argent ceux de l’avenir, de l’investissement personnel et du dynamisme. Les items de l’insertion sociale, de la confiance et du bien-être occupent une place importante, mais non nécessaire. En revanche les étudiants présentaient une représentation sensiblement différente, partageant seulement l’item de l’investissement personnel avec les jeunes diplômés au chômage. Seuls ce thème et celui de l’estime personnelle sont centraux dans leur représentation, même si les thèmes de l’argent et de l’insertion sociale occupent une place importante. Les thématiques les plus importantes au sein de la représentation du travail sont celles de l’argent, de l’avenir, de l’investissement personnel, des contacts, du dynamisme, de l’insertion sociale et de l’autonomie aussi bien pour les jeunes diplômés au chômage que pour les étudiants (Milland, 2001). Les trois thématiques de l’argent, de l’insertion sociale et du plaisir occupent des places importantes au sein de la représentation du travail dans la plupart des populations. Néanmoins, la thématique de l’insertion sociale semblerait perdre de son poids auprès de populations jeunes non-diplômées.

Modifications de la représentations sociales.

La représentation du travail apparaît en transformation (Vidaller, 2007). Les éléments centraux de la représentation du travail chez des étudiants variaient entre 2002 et 2004. En 2002, le travail était utile socialement et permettait les relations sociales. En 2003, il permet simplement l’intégration sociale et en 2004, il n’était plus qu’une nécessité. La représentation du travail de ces étudiants s’était modifiée au cours des trois années en perdant de sa valeur sociale, passant d’une valeur d’identité sociale pour ne plus devenir qu’une nécessité. Ces modifications confirment, au sein de la représentation, la perte de la référence dans le travail à l’identité sociale. Ces modifications semblent correspondre à des transformations observées dans d’autres conditions. L’âge et la qualification permettent de comprendre le sens de ces transformations. La représentation du travail varie selon l’âge ou la qualification. Les 50 à 60 ans, interrogés en 1995, voyaient dans le travail un facteur d’identité sociale avec les notions d’utilité, de valorisation et d’intégration sociale, alors que les 25 à 30 ans, de cette époque, y voyaient des contraintes et un moyen de financer ses loisirs (Flament, 2003). De plus, les jeunes diplômés étaient attachés à ces valeurs anciennes du travail, à l’inverse des jeunes non-diplômés. Le travail était perçu comme une valeur d’intégration sociale pour les personnes les plus âgées et les jeunes diplômés. La qualification a un effet important sur le contenu de la représentation du travail (Flament, 2003). Les qualifiés insistent sur des aspects personnels pour qualifier le travail : accomplissement personnel, nécessité d’adaptation. Les non-qualifiés en parlent en terme de besoin : financer ses loisirs, le travail doit plaire, besoin de travail, instabilité de l’emploi. Les deux items, l’accomplissement personnel et le travail doit plaire, renvoient à la notion de développement personnel, de plaisir. Cette notion du plaisir est fréquente dans la représentation du travail (Flament, 1994b).

2. Le chômage

Le chômage est un objet de représentation beaucoup plus récent que celui du travail. Et l’augmentation du chômage (au sens du BIT) dans les années 75 a suscité de nombreuses recherches sur cet objet. Le chômage y est envisagé en référence au travail, de manière négative et privative. Le chômage est perçu comme une absence de travail, une absence d’identité sociale (Flament, 2003). Ce chômage est l’absence de travail et le travail a longtemps été une source d’identité sociale. Cette conception pose alors la question de l’identité dans le chômage : n’y a-t-il pas une « absence d’identité sociale chez les jeunes chômeurs » (ibidem, p. 119). L’augmentation importante des chômeurs conduirait à la modification de la valeur travail.

Relations à la représentation du travail.

La représentation sociale du chômage semble s’étayer, en partie, sur celle du travail. Les rapports entre ces deux objets peuvent se situer dans les thématiques qui les composent en assurant un rôle d’étayage (Milland, 2002). Ces thèmes vont déterminer la construction des discours et leurs structurations à l’égard du travail ou du chômage. Ainsi, certaines modifications au sein d’une représentation peuvent être interprétées comme des changements qualitatifs de certains de ces étais. Ces changements peuvent être une modification des significations des éléments de la représentation s’appuyant sur les propriétés des étais. La thématique de l’argent présente au sein des champs des représentations du travail et du chômage, prendra une signification particulière et différente en fonction de l’objet. Dans le cas de la représentation du chômage, elle prendra une signification négative, renvoyant à des « problèmes financiers ».

Thèmes principaux.

Les représentations du chômage semblent s’articuler autour de trois dimensions organisatrices : économique, sociale et individuelle (Marquez & Friemel, 2005). La dimension économique présente dans le noyau de la représentation renvoie aux problèmes financiers. Les problèmes financiers entraînant d’une part des problèmes sociaux, une exclusion sociale et la marginalisation et d’autre part des problèmes individuels, la perte de confiance en soi, le mal-être et le manque de qualification. Une représentation du chômage centrée sur les problèmes financiers a pu se retrouver auprès de populations de jeunes adultes et d’adultes travailleurs, étudiants ou chômeurs au début des années 90. Le noyau de cette représentation pouvait contenir, aussi bien chez les chômeurs que les non-chômeurs, les thématiques des problèmes financiers, des inquiétudes face à l’avenir et des conséquences pour le moral (Moussouda, 1993). Ces populations se différenciaient sur d’autres items. Les chômeurs voyant, en plus, comme centrale dans le chômage une situation catastrophique. Les non-chômeurs, quant à eux, y voyaient nécessairement associées, une privation matérielle, une perte de confiance en soi, une marginalisation (mise à l’écart) et une frustration. De manière générale, ces thématiques peuvent se regrouper sous deux catégories : les problèmes (Inquiétude pour l’avenir et problèmes financiers) et un drame (Privation matérielle, conséquence pour le moral, frustration, marginalisation et perte de confiance en soi). Le noyau central de la représentation sociale du chômage selon les non-chômeurs comporte ainsi les items « Problèmes » et « Drame », alors que le noyau central de la représentation selon les chômeurs comporte uniquement les items « Problèmes » (Flament, 1994c). Les chômeurs, confrontés directement à cette absence de travail, voient bien dans leur situation des problèmes relatif à l’argent et à l’avenir, mais n’y voient pas une situation dramatique. Le chômage peut être perçu différemment selon l’âge ou la qualification. Les 50-60 ans (en 1995), voyaient dans le chômage un facteur d’exclusion sociale, alors que les jeunes voyaient dans le chômage du temps pour soi (Flament, 2003). Les qualifiés voyaient majoritairement dans le chômage cette vision négative : négatif pour la vie privée, absence de reconnaissance sociale, problèmes financiers ou le sentiment d’être inutile, alors que les non-qualifiés y voyaient des notions sensiblement différentes : le travail au noir, l’absence de diplômes, le cumul de divers revenus ou encore le fait de ne rien faire. Les jeunes chômeurs non-qualifiés pouvaient évoquer le fait d’avoir ou de trouver un emploi, mais jamais celui d’en chercher un. Il existerait un « vide social » pour les jeunes non-diplômés (ibidem, p. 125), qui pourraient trouver une forme de sociabilité autrement que par le travail. Cette notion de vide social peut être mise en perspective avec le perte d’importance de la notion d’intégration sociale au sein de la représentation du travail à l’avantage d’une notion plus individuelle de plaisir. L’intégration sociale n’étant plus l’apanage du travail, le chômage ne serait plus une source d’exclusion sociale. Les thèmes centraux de la représentation du chômage chez de jeunes chômeurs diplômés ont pu être l’insertion sociale, l’investissement personnelle, l’avenir et le bien-être (Milland, 2001). Dans le même temps, les étudiants avaient une représentation du chômage quelque peu différente. Leur représentation ne contenait qu’un item central, le stress. L’item de l’argent tient malgré cela une place importante. Les thématiques les plus importantes au sein de la représentation du chômage sont celles de l’insertion sociale, du moral, de l’argent de l’investissement personnel, de l’avenir, de l’estime personnelle, du stress et de la formation, aussi bien pour les jeunes diplômés au chômage que les étudiants (Milland, 2001). Les trois thématiques de l’argent, de l’insertion sociale et du bien-être sont des items qui occupent des places importantes au sein de la représentation du chômage dans la plupart des populations. Néanmoins, la thématique de l’insertion sociale semblerait, comme pour l’objet travail et en rapport avec lui, perdre de son poids auprès de populations de jeunes non-diplômés. La représentation du chômage semble évoluer dans le temps, passant d’une vision strictement et exclusivement négative en référence à l’absence de travail à quelque chose qui selon les populations peut être plus ou moins négatif. Le chômage pouvant représenter par exemple du temps pour soi.

II. Les émotions

« Si nous essayons de nous représenter une émotion très forte, puis que nous nous efforçons de faire disparaître de notre conscience toutes les impressions correspondant à sa traduction corporelle, nous constations qu’il ne reste rien, aucun matériel mental à partir duquel on peut se représenter l’émotion en question, et qu’à la place on ne perçoit, de façon intellectuelle, qu’un état neutre et froid... Quelle sensation de peur resterait-il, si l’on ne pouvait ressentir ni les battements accélérés du cœur, ni le souffle court, ni les lèvres tremblantes, ni les membres faibles, ni le mal de ventre ? Il m’est impossible de l’imaginer. Pouvons-nous nous représenter la colère, sans bouillonnement dans la poitrine, rougissement du visage, sans dilatation des narines, sans crispation des mâchoires, sans esquisse de vifs mouvements, et à leur place des muscles flasques, une respiration calme et un visage placide ? » (William James cité dans Damasio, 1994, pp. 181-182). William James, bien en avance sur son temps de ce point de vue, met en avant un élément fondamental dans la compréhension des phénomènes émotionnels. L’émotion se rapporte nécessairement au corps. Les émotions sont des phénomènes complexes, qui suivent des processus biologiques et cognitifs. Elles sont en parties sociales et ont des fonctions propres. Elles sont en relation avec les cognitions. Elles sont liées aux stratégies d’adaptation et sont en rapport avec les représentations sociales. Comme émotion, la peur a un fonctionnement particulier et des effets spécifiques.

a. Présentation

Émotions primaires, secondaires, d’arrière-plan et états affectifs. Il existe un grand nombre de définitions différentes du mot « émotion ». Bien qu’il existe peu de points communs entre elles, une définition opératoire permet de retenir la définition suivante « les émotions sont le résultat de l’interaction de facteurs subjectifs et objectifs, réalisés par des systèmes neuronaux ou endocriniens, qui peuvent a) induire des expériences telles que des sentiments d’éveil, de plaisir ou de déplaisir ; b) générer des processus cognitifs tels que des réorientations pertinentes sur le plan perceptif, des évaluations, des étiquetages ; c) activer des ajustements physiologiques globaux ; d) induire des comportements qui sont, le plus souvent, expressifs, dirigés vers un but et adaptatifs. » (Kleinginna & Kleinginna (1981) cité dans Belzung, 2007, p. 15). Cette définition permet de retenir trois composantes fondamentales des émotions : la composante comportementale, la composante physiologique et la composante cognitive/subjective.

Les émotions de base ou émotions primaires seraient présentes dans toutes les cultures et sont associées à une base biologique (Belzung, 2007 ; Rimé, 1997) : la joie, la peur, la colère, la tristesse, la surprise ou le mépris. Ces émotions peuvent également correspondre à des émotions discrètes, parce qu’il est possible de les différencier très clairement. Les émotions secondaires correspondent à des émotions spécifiques à certaines cultures : euphorie, anxiété, jalousie... Elles seraient plutôt la combinaison d’émotions de base avec d’autres facteurs. Ces émotions secondaires renvoient à l’idée d’émotions réflexives, complexes qui seraient dépendantes des cognitions (Izard, Ackerman & Schultz, 1999 ; Niedenthal, Krauth-Gruber & Ric, 2008). Ces émotions demanderaient la mise en place d’activités cognitives importantes. Les émotions dites d’arrière-plan concerneraient des états de longue durée comme le bien-être, la dépression, l’apathie qui peuvent moduler les émotions primaires et secondaires. Ces émotions d’arrière-plan correspondraient à des états affectifs s’inscrivant dans la durée. Les émotions peuvent être envisagées comme des réactions à des objets ou des événements déclencheurs spécifiques. L’état affectif ou les humeurs sont les conséquences à long terme de ces objets ou événements. La plupart des recherches s’intéressant à l’impact des émotions sur les cognitions, étudie les effets des états affectifs. Les états affectifs recouvrent plusieurs aspects pouvant se différencier par leur durée des émotions (Rimé, 1997). Les émotions peuvent durer de quelques secondes à plusieurs minutes. Les changements physiologiques et faciaux qu’elles suscitent, s’installent dans un délais bref et s’éteignent rapidement. Les humeurs peuvent s’étendre sur une période allant de quelques minutes à plusieurs semaines. Les troubles anxieux et la dépression peuvent être considérés de ce point de vue comme des troubles de l’humeur pouvant s’étendre sur des périodes plus ou moins longues allant même jusqu’à plusieurs années. Le tempérament est un caractère affectif très stable pouvant durer plusieurs années. Il accompagne l’individu au long de son existence. Il est composé de deux axes, le névroticisme et l’extraversion. Le névroticisme correspond à une disposition à faire l’expérience d’affects négatifs, alors que l’extraversion correspond à une disposition à éprouver des affects positifs.

Les émotions, processus biologique et cognitif.

L’émotion n’est pas seulement un processus biologique, une simple réaction physiologique correspondant à la rencontre d’un organisme et d’une situation. Les processus cognitifs prennent une place importante dans l’élaboration de l’état émotionnel. Les émotions prennent en compte différentes composantes des épisodes émotionnels : circonstances, événements, lieux, acteurs, réponses faciales, réponses physiologiques, comportements, manifestations phénoménales (Rimé, 1997). La prise en compte de ces composantes va constituer un schème d’activation de l’émotion. Lorsqu’un élément du schème est présent c’est le schème complet qui pourra être activé. Ces schèmes se constituent au fur et à mesure des expériences émotionnelles. Ces schèmes cognitifs associatifs peuvent expliquer la présence de certaines émotions non justifiées par la situation. Certaines manifestations de phobies en sont des exemples typiques. L’émotion devient une association entre des opérations perceptivo-cognitives de la situation et les schèmes cognitifs associatifs. Cette association permet de rendre compte du caractère en partie contrôlable des émotions et de leurs caractères modulables. Un stimulus et une émotion peuvent devenir associés ou se dissocier. Une même émotion peut susciter des réactions comportementales différentes en fonction des situations. L’activation de la peur peut conduire à des comportements de fuite ou d’immobilisation. Les théories de l’évaluation cognitive (Lerner & Keltner, 2001) relient les émotions à des processus cognitifs d’évaluation. L’émotion ne serait pas directement suscitée par une situation, mais serait modulée par une évaluation de la capacité à faire face, de la signification et de l’attribution causale. Cette théorie s’appuie notamment sur le fait qu’à situation identique des individus peuvent ressentir des émotions différentes. Dans cette perspective, c’est la cognition qui permettrait la différentiation des émotions. La signification émotionnelle d’un évènement ou d’une situation serait étroitement liée aux buts recherchés, aux capacités de l’individu.

Plusieurs auteurs, comme Russell (1980) par exemple, se sont appuyés sur un modèle à deux dimensions pour appréhender les émotions. Les émotions pourraient se représenter sur un axe bipolaire. Le premier axe, la valeur, oppose l’agréable et le désagréable. Le deuxième axe, l’activation, oppose une faible à une forte intensité. Ce modèle pose la question de l’évaluation des émotions. En effet, ce modèle dépend d’évaluations des émotions auto-rapportées. Cette méthode oblige les sujets à conscientiser leurs émotions ou vécus émotionnels et à les doter d’une étiquette verbale, ce qui crée une altération de ce vécu. L’évaluation des émotions a fait l’objet de plusieurs réflexions. Même si les individus déprimés possèdent les caractéristiques biologiques et cognitives de la tristesse, ils possèdent bien d’autres caractéristiques. Ainsi le comportement observé chez des personnes déprimées ne peut pas être attribué qu’à la seule présence de la tristesse. Dans cette optique différents outils de mesure de l’état affectif général positif et négatif ont été mis au point. La BMIS (Brief Mood Introspection Scale de Mayer et Gaschke (1988)) et la PANAS (Positive Affect and Negative Affect Scale de Watson, Clark et Tellegen (1988)) permettent de mesurer ces états généraux. La MAAC-R de Zuckerman et Lubin (1985) permet en plus de calculer des scores d’anxiété et de dépression.

De manière générale, l’émotion est caractérisée par la présence d’aspects physiologiques, expressifs, comportementaux et subjectifs (Belzung, 2007). Les aspects physiologiques peuvent renvoyer à des modifications du rythme cardiaque, de la pression artérielle, de la température corporelle, de la dilatation des pupilles, de l’activité respiratoire. Les aspects expressifs peuvent renvoyer à des modifications faciales et vocales spécifiques. Les aspects comportementaux peuvent renvoyer à des systèmes défensifs avec la fuite, l’évitement ou la contre attaque ou dans le cas du système d’attachement avec les pleurs, les sourires ou les comportements d’approche. Les aspects subjectifs renvoient à un sentiment subjectif associé aux trois autres aspects. Le phénomène émotionnel est la conjonction et la mise en œuvre de ces différents aspects.

1. Fonctions des émotions

Les émotions ont une fonction adaptative fondamentale à la survie. La peur permet d’éviter le danger et le plaisir, de renforcer un comportement. Les modifications physiologiques permettent un apport énergétique favorisant la mise en place de comportements rapides. Les modifications expressives permettent de signaler à l’entourage l’état affectif du moment. Les modifications comportementales peuvent permettre de renforcer l’attachement par des comportements de détresse, d’assurer la survie par la fuite, pour éviter un danger, ou l’immobilité, pour laisser le danger s’éloigner. Les modifications subjectives et cognitives facilitent le stockage en mémoire et permettent des réponses plus variées et plus adaptées (Belzung, 2007).

Les émotions permettent d’ajuster nos comportements aux situations problèmes que nous rencontrons. Le test du « jeu du poker » en permet une illustration. Ce test est soumis à deux groupes (Bechara, Damasio, Damasio & Anderson, 1994). Le premier composé de sujets « normaux » et le second de sujets incapables de ressentir les émotions. Lorsque ces derniers sont confrontés à des images effrayantes, ils sont tout à fait en mesure de décrire et de comprendre ce qu’ils voient, mais ne ressentent pas d’émotions. Le test du « jeu du poker » est un jeu d’argent fictif où la consigne est de perdre le moins d’argent possible. Les joueurs reçoivent une somme d’argent et sont placés devant quatre paquets de cartes, A, B, C, D. Ils doivent retourner une à une ces cartes qui peuvent leur rapporter un gain ou générer une perte. Les cartes des paquets A et B rapportent deux fois plus que celles des paquets C et D. Les cartes des paquets A et B sont assorties de réclamations à payer de grosses sommes (jusqu’à 12 fois la somme d’une carte de gain A ou B), alors que les cartes des paquets C et D ne sont assorties de réclamations à payer que de faibles sommes (moins de 2 fois la somme d’une carte C ou D de gain). Le jeu prend fin au bout de 100 cartes retournées, mais les sujets ne le savent pas. Dans la durée et contrairement aux paquets C et D qui permettent de gagner, les cartes des paquets A et B conduisent à perdre. Les sujets « normaux » se comportent toujours de la même manière, ils retournent des cartes de tous les paquets, puis plutôt celles des paquets A ou B jusqu’à ce que surviennent les cartes de réclamation à payer. Alors ils changent de stratégie pour ne plus retourner que des cartes des paquets C et D. Pour le second groupe de sujets le fonctionnement diffère. Ils vont tester les quatre paquets, puis préfèrent les cartes des paquets A et B mais ne changent pas de stratégies quand arrivent les réclamations à payer et finissent par faire faillite très rapidement. Après le test, ils sont tout à fait en mesure de dire où se trouvent les « bonnes cartes », mais sont incapables de prendre une décision adaptée. Ressentir les émotions est nécessaire dans les processus de prise de décision. Les seules connaissances rationnelles d’un objet ne suffisent pas à la prise de décision, à la mise en place de conduites adaptatives. Confronté à une situation, le sujet ressent dans le corps une émotion agréable ou désagréable, l’émotion est associée à une réaction corporelle qui permet de réagir. L’évaluation de la situation ne suffit pas pour agir, il faut la présence des émotions.

2. Émotions sociales

Les émotions ont une dimension sociale. Le sens et le vécu de l’émotion sont dépendants de l’entourage social (Schachter, 1964). L’entourage permet d’interpréter l’état physiologique ressenti par le sujet dans une situation donnée. Cette interprétation permet de donner une valeur affective au ressenti, positive, neutre ou négative. Ainsi les échanges sociaux vont tenir une place importante dans le vécu et le contrôle des émotions. Les émotions ont un caractère social. Elles sont en partie déterminées socialement et font l’objet de nombreux échanges.

Le savoir émotionnel est une connaissance spécifique qui se crée dynamiquement par la mise en mémoire d’un ensemble d’éléments présents lors de la confrontation avec des situations émotionnelles. Ce processus crée une banque de données sur les situations émotionnelles rencontrées et mémorise les associations entre les situations, les émotions ressenties, les réponses mises en œuvre. Les interactions sociales, la culture ou la communication sociale vont venir alimenter ce savoir (Rimé, 1997). Ce processus prend une place de médiateur dans le vécu émotionnel et contribue tout au long de la vie à la détermination de la réponse émotionnelle. Ce savoir émotionnel comprend un « savoir explicite – conscient et verbalisable – partagé par les individus » (Rimé, 1997, p. 117). Il comprend par ailleurs une part de savoir implicite et non verbalisable.

La communication sociale va être le lieu d’un partage des émotions. La plupart des situations émotionnelles vécues font l’objet d’un partage social (Rimé, Philippot, Boca & Mesquita, 1992). Ce partage social consiste en l’évocation des situations émotionnelles. Les individus parlent autour d’eux des expériences émotionnelles qu’ils ont vécues, souvent au cours de la même journée, de manière répétitive, auprès de plusieurs personnes. L’entourage le plus proche est, dans la plupart des cas, privilégié. Parce qu’écouter le récit d’une expérience émotionnelle peut provoquer des émotions, ce partage social ne concerne pas seulement les expériences vécues, mais aussi les expériences émotionnelles vécues par autrui. Ce partage secondaire (Christophe & Rimé, 1997) aboutit à une très large propagation de l’émotion dans le groupe social. L’émotion peut être une motivation aux échanges au sein du groupe social. Le réévocation des expériences émotionnelles contribue à garder effectives les émotions, à les alimenter (Rimé, 2005). Réévoquer une émotion permet d’une certaine manière de la revivre. Les expériences désagréables seront dès lors sujettes à un processus d’approche-évitement. Partager avec d’autres personnes des évènements traumatiques vécus permet de réduire les problèmes de santé, ce qui peut expliquer pourquoi les émotions pénibles font l’objet d’un partage social. Certaines situations émotionnelles seront sujettes à de l’inhibition, de la dissimulation ou du contrôle. Il peut s’agir de situations où l’évènement, cause d’une émotion de honte ou de culpabilité, est attribué à soi-même. Dans ce type de situation le partage social peut ne pas avoir lieu ou plus difficilement. La « réévocation de l’émotion provoque dans l’immédiat un état qui peut être péniblement ressenti par le sujet, mais elle le place, à long terme, à l’abri des conséquences négatives potentielles d’une expérience émotionnelle non partagée » (Rimé, 1989, p. 284).

Ce partage social des émotions est omniprésent dans l’univers social. Il a lieu en permanence et concerne l’ensemble des situations émotionnelles, autant dire la grande majorité des situations sociales. Il aura plusieurs conséquences (Guimelli & Rimé, 2009) : au niveau social, il conduit à un resserrement des liens affectifs entre les personnes concernées par ce partage, au niveau cognitif, il répond à un besoin de compréhension et d’assimilation d’informations concernant l’environnement et conduit à développer et diffuser des éléments de savoir. Les émotions contribuent ainsi à « augmenter, à adapter, à transformer et à réparer les modèles des individus, leurs théories, et leurs représentations d’eux-mêmes et du monde » (Guimelli & Rimé, 2009, p. 173).

b. Émotions et cognitions sociales

Pour l’individu, l’environnement est un ensemble d’informations tellement dense et foisonnant, diffusé rapidement et en continu qu’il lui est impossible de tout traiter. Il est obligé de dresser des priorités aux informations qu’il rencontre. Certaines seront prioritairement traitées et d’autres négligées. Le résultat de ce travail de construction, par les individus, va tenir lieu de leur réalité sociale. Cette réalité est composée des objets divers et des relations qu’ils entretiennent entre eux. Ces objets peuvent être les situations, les personnes, les groupes, les organisations. La cognition sociale peut s’entendre, dans un sens large, comme « le processus par lequel un individu construit et entretient une connaissance de cette réalité et, ce faisant, la produit ou la reproduit socialement » (Beauvois & Deschamps, 1990). La réduction induite par ce travail de construction va nécessiter un traitement prioritaire de certaines informations. Ainsi, dans certains cas ou certaines situations, les stimuli à caractère émotionnel peuvent être traités en priorité. Cette attention priorisée concerne notamment les situations pouvant entraîner des conséquences négatives demandant des réponses rapides et efficaces. Les patients souffrant de troubles anxieux ont tendance à traiter de manière prioritaire les informations menaçantes (Belzung, 2007). Les émotions vont entretenir des relations avec les cognitions et les stratégies d’adaptation à l’environnement.

1. Émotions et processus cognitifs

Les émotions ont des effets sur les cognitions, elles influencent la manière de penser. Elles influencent à la fois ce que les individus pensent – les cognitions et les pensées – et la manière dont les individus pensent – le traitement de l’information. Pour rendre compte des liens entre état affectif et processus cognitifs, le modèle informationnel des affects (Schwarz & Clore, 1983) suggère que lorsqu’un objet est fréquemment associé à un stimulus ayant une charge affective, cet objet gagne cette signification affective. L’état affectif permettrait d’informer l’organisme de l’état de l’environnement. Par ailleurs, si les individus ont conscience que l’état affectif est induit par un évènement extérieur qui est sans rapport avec l’objet à évaluer, l’influence de cet état devrait être minoré, voire inexistant.

Le modèle en réseaux associatifs de l’émotion envisage dans un réseau les émotions comme des noeuds informationnels spécifiques (Bower, 1981, 1991). Ce modèle permet d’observer des effets de congruence affective. Dans ce cadre, l’état affectif facilite le traitement perceptif des informations liées à cet état (Niedenthal, Halberstadt, & Setterlund, 1997), mais il n’influence pas le traitement des informations de même valence liées à un autre état. La congruence affective correspond à un meilleur rappel lorsque l’état affectif est de même valence que l’information (Niedenthal et al., 2008). L’état affectif favorise le rappel d’évènements antérieurs de même valence et en permet le rappel d’un plus grand nombre. Cette congruence affective est liée à la manière dont l’information est encodée, interprétée et rappelée. Elle s’observe au niveau du traitement de l’information, des processus de jugement ou encore au niveau du rappel en mémoire. Les effets de congruence affective sont plus marqués et sont retrouvés plus facilement avec la joie qu’avec la tristesse. La joie facilite le rappel d’évènements joyeux et réduit celui d’évènements tristes, alors que la tristesse réduit le rappel d’évènements joyeux mais ne facilite pas, ou très peu, le rappel d’évènements tristes (Niedenthal et al., 2008). Ces variations pourraient s’expliquer par un processus de régulation de l’humeur (Niedenthal et al, 2008) ayant pour objectif d’amener les individus à retrouver un état émotionnel agréable ou de les maintenir dans un état agréable. « Lorsqu’ils sont tristes, les gens tentent d’améliorer leur humeur en rappelant des pensées et des souvenirs plaisants » (Niedenthal et al., 2008, p. 217). Le rappel non congruant pourrait être une stratégie de régulation de l’humeur, pour retrouver un état affectif soit agréable, soit neutre. Le processus de régulation de l’humeur peut également avoir pour fonction de faciliter les interactions sociales. Les individus répresseurs, définis comme « des individus qui possèdent une forte tendance à essayer d’empêcher les pensées liées à des expériences ou des informations menaçantes d’atteindre la conscience » (Niedenthal et al., 2008, p. 217), rappellent rapidement des souvenirs joyeux après un évènement déplaisant, plus rapidement qu’à la suite d’évènements neutres (Boden & Baumeister, 1997).

Le modèle d’infusion de l’affect proposé par Forgas (1995) permet d’intégrer les effets du modèle informationnel des affects et de celui des réseaux associatifs en une seule théorie. Selon ce modèle, le type de traitement de l’information mis en place pour faire face à une situation permettrait de rendre compte des différents effets des émotions sur les processus cognitifs. Un traitement approfondi de l’information correspondrait aux effets décrits par le modèle en réseaux associatifs. Un traitement plus superficiel de l’information correspondrait aux effets décrits par le modèle informationnel. Ce modèle est souvent présenté comme intéressant pour son caractère intégratif et dommageable pour la grande difficulté à être validé empiriquement.

Les émotions peuvent être considérées en fonction du contexte de survenu lorsqu’il s’agit d’étudier leurs effets sur les processus cognitifs (Perrott et Bodenhausen, 2002). Pour les caractériser Bodenhausen, Mussweiler, Gabriel et Moreno (2001) proposent de distinguer les « affects incidents » des « affects intégrants ». Les affects incidents sont des affects générés par des évènements indépendants du contexte social dans lequel ils se produisent. Dans la plupart des cas, les études s’inscrivant dans le cadre des trois modèles que nous venons d’évoquer s’apparentent à ce type d’affect, les émotions ressenties ne sont pas directement en lien avec la situation sociale courante. Les affects intégrants – ou constituants – sont des affects générés par le contexte social lui-même. Les émotions pourraient avoir des effets différents sur les processus cognitifs selon qu’elles sont indépendantes ou non de la situation. Néanmoins, un ensemble d’impacts des émotions sur les cognitions peut être dégagé.

i Émotions et cognitions

Les émotions ont des influences sur les pensées. Elles favorisent l’accès en mémoire de souvenirs congruents. Elles peuvent influencer également la récupération d’informations en mémoire. De plus, elles influencent les jugements, les estimations de probabilité ou encore les prises de décision comme nous l’avons déjà mentionné.

Mémoire.

L’état émotionnel favorise l’accès et la remémoration des souvenirs congruents à l’émotion. La récupération de l’information est meilleure lorsque l’état affectif de rappel correspond à l’état affectif d’encodage. L’information peut même être neutre, l’important dans cet effet est l’état affectif (Niedenthal et al., 2008). Les individus dépressifs manifestent d’importants effets de congruence affective, en ayant un accès privilégié aux souvenirs à caractère négatif (Leyens & Bauvois, 1997 ; Rimé, 1997). Le rappel dépendant de l’humeur est nuancé par la nature de l’information à retenir. La dépendance à l’humeur serait plus forte si l’information à retenir est directement produite par l’individu et non, seulement fournie, par l’expérimentateur. Cette nuance s’explique par la multitude d’indices liés au contexte d’encodage (le lieu, les personnes, l’expérimentateur...). La production d’information par l’individu minimiserait les possibilités d’association avec des contextes externes. De plus, la nature du rappel modulerait cet effet de dépendance à l’humeur. L’effet serait plus facilement observable avec des tâches de rappel libre qu’avec des tâches de rappel indicé ou de reconnaissance (Eich & Metcalfe, 1989). Toutefois, cet effet de mémoire dépendant de l’humeur correspond plus à un rappel dépendant de l’humeur.

Évaluation et prise de décision.

L’exemple du « jeu du poker » montre très bien la relation fondamentale entre la prise de décision et les émotions. L’état affectif influence le jugement (Halberstadt, Niedenthal & Kushner, 1995). La congruence affective des jugements peut s’expliquer par l’impact de l’humeur sur la manière dont l’information est encodée et interprétée. L’estimation de probabilités dépend également de l’état affectif. La colère et la joie sont associées à des estimations de prévisibilité et de possibilité de contrôle des évènements futurs et la peur est associée à des estimations d’imprévisibilité et d’impossibilité de contrôle des évènements futurs. Les individus en colère ou joyeux minimisent les risques, alors que la peur induit des jugements plus pessimistes (Lerner & Keltner, 2001). Les émotions sont étroitement associées dans les mécanismes de prise de décision (Belzung, 2007). Connaître ou reconnaître les informations de l’environnement ne suffit pas à expliquer les prises de décision. L’association entre cette connaissance et les émotions permet de prendre des décisions adaptées. La configuration émotionnelle ressentie dans le corps permet à l’individu d’évaluer la situation et les évènements auxquels il est confronté. Cette configuration émotionnelle est un apprentissage associatif entre des situations agréables ou désagréables et l’émotion survenue dans le corps.

ii Émotions et traitement de l’information

Les émotions influencent la structure du traitement cognitif. L’idée selon laquelle l’état affectif pourrait être relié à la structure de la pensée a été suggérée par des recherches montrant que selon leur état affectif, les individus n’ont pas la même efficacité dans des tâches de catégorisation (Isen & Means, 1983). La peur conduit à un traitement superficiel de l’information sociale (Baron, Inman, Kao & Logan, 1992 ; Baron, Logan, Lilly, Inman & Brennam, 1994). Fiedler (1988) propose un modèle des effets de l’humeur sur le traitement cognitif de l’information. Selon ce modèle, les modifications de l’humeur susciteraient des variations du traitement cognitif sur la dimension de « relâchement - resserrement » (loosening - tightening). Le relâchement serait le propre des états positifs ; il se caractérise par une approche globale, intuitive, créative, ouverte, superficielle. Avec cette approche, les individus traitent l’information de manière plus heuristique, devinent les solutions plutôt qu’ils ne les déduisent. Par contre, le resserrement serait caractéristique des états négatifs, avec une démarche cognitive marquée par l’approche analytique, systématique, et l’effort. Les deux démarches se distingueraient en matière d’attribution causale. Avec l’augmentation de l’humeur joyeuse l’individu serait moins préoccupé par la recherche d’attribution causale. En revanche, avec un état affectif négatif, la recherche des causes serait une nécessitée pour la réduction de cet état. L’individu s’engagerait donc plus rapidement dans une analyse des situations afin de trouver les causes de son état. L’état affectif peut modifier la manière de traiter l’information. Il peut modifier l’attention et la perception et joue également un rôle sur la réaction à la persuasion et sur la stéréotypisation. L’induction d’humeur joyeuse ou négative permet de visualiser ces différences de traitement (Rimé, 1997). Les émotions et l’humeur peuvent modifier les performances cognitives, le niveau d’impulsivité, la vitesse de prise de décision, la vitesse d’exécution de tâche simple et la propension à la prise de risque. De plus, les émotions peuvent modifier l’approche intellectuelle. Les individus joyeux ont une approche plus englobante et superficielle. Les émotions affectent, également, la motivation. Les individus joyeux se donnent des objectifs plus ambitieux et persévèrent plus. Enfin, les émotions peuvent modifier la créativité. L’humeur joyeuse accroit la créativité.

Perception et attention.

Une des fonctions de l’émotion consiste à orienter l’attention vers certains éléments spécifiques de l’environnement. L’anxiété crée un filtre de l’information qui permet une augmentation de l’attention. Les éléments à caractère émotionnel sont perçus plus rapidement que les neutres (Belzung, 2007). L’augmentation de l’anxiété conduit à traiter prioritairement les informations perçues comme menaçantes. L’état émotionnel rendrait certaines informations plus saillantes, qui seraient considérées avec plus d’attention et susciteraient une plus grande élaboration. L’état émotionnel servirait d’indice de rappel des informations, créant un accès privilégié et une récupération congruente à cet état. En l’absence d’induction d’état émotionnel, l’individu serait amené à considérer l’ensemble des informations à disposition (Blanc, 2006). Les émotions ont un impact sur les processus attentionnels. L’émotion provoque une focalisation sur l’objet de l’émotion. Cette focalisation est à la base de la rumination mentale, un ressassement consécutif à une expérience émotionnelle (Rimé et al., 1992). Par ailleurs, la peur et l’anxiété conduisent à une réduction du champ attentionnel et l’orientent vers les éléments environnementaux affectivement congruents (Rimé, 1997). L’état émotionnel négatif intense réduirait l’empan du champ attentionnel, ce qui provoquerait une centralisation accrue de l’attention (Christianson & Loftus, 1991). Cette centralisation se fixerait sur des éléments centraux de l’évènement déclencheur de l’émotion au détriment d’éléments périphériques.

Plusieurs biais existent dans les capacités attentionnelles et interprétatives : le biais attentionnel - focalisation sur les éléments externes potentiellement menaçants -, le biais contre-attentionnel - évitement des informations potentiellement menaçantes -, celui interprétatif - évaluation des informations ambiguës de façon menaçante - et le biais contre-interprétatif - évaluation des informations ambiguë de façon non menaçante. Les sujets anxieux présentent les biais attentionnel et interprétatif, alors que les sujets répresseurs présentent les biais contre-attentionnel et contre-interprétatif (Belzung, 2007).

Persuasion et stéréotypisation.

L’état affectif influence la réaction à des messages persuasifs (Mackie & Worth, 1989). En plaçant les individus dans un état de joie ou un état neutre, les personnes joyeuses sont moins influencées par la force des arguments et plus par le degré d’expertise de la source que ne peuvent l’être les personnes « neutres ». Cette influence correspond à l’effet de l’émotion au moment de l’encodage de l’information et non à celui du jugement (Bless, Bohner, Schwarz & Strack, 1990). L’état affectif influence l’utilisation des stéréotypes dans le jugement social (Bodenhaussen, Kramer, & Süsser, 1994). Les individus joyeux utilisent plus les stéréotypes pour émettre un jugement que les individus dans un état émotionnel neutre. La tristesse en réduit l’utilisation. La joie réduit la perception des différences intragroupe stéréotypé par exemple (Stroessner & Macki, 1992 dans Niedenthal et al., 2008).

2. Stratégies d’adaptation

Non loin du modèle de l’évaluation cognitive, les modèles transactionnels du stress cherchent à prendre en compte le poids de différents facteurs pouvant influencer entre une situation stressante et la réponse physiologique (Graziani & Swendsen, 2004). L’intervention de ces facteurs entre une situation et une réaction va définir la transaction stressante. Ces facteurs peuvent être des processus cognitifs, émotionnels et comportementaux. Confronté à une situation stressante, l’individu va opérer un traitement cognitif de la perception qu’il a de la situation (le stress perçu), s’en suivra une analyse de sa capacité à y faire face (contrôle perçu) et la mise en place des stratégies de coping (analyse des ressources). Dans cette optique, le stress est considéré comme un processus. Les relations sujet - environnement sont alors envisagées d’un point de vue dynamique et dans un échange permanent. De plus, cette échange induit des interactions réciproques, chacun peut agir sur l’autre. Le coping désigne « les stratégies adaptatives, les efforts cognitifs et comportementaux du sujet pour aménager (réduire, minimiser, contrôler, dominer ou tolérer) la demande (interne ou externe) provoquée par son interaction avec l’environnement, évaluée par le sujet comme dépassant ses limites » (Lazarus & Folkman (1984) cité dans Graziani & Swenden, 2004, p. 48). Les stratégies de coping peuvent se regrouper en deux catégories, soit centrées sur le problème (aménager le problème à la source du stress) soit sur les émotions (réguler les émotions pénibles). Le coping centré sur le problème permet de modifier l’interaction sujet - environnement. Celui centré sur l’émotion permet de modifier l’attention et la signification de l’interaction sujet – environnement. L’objectif principal de ces stratégies d’adaptation est la régulation de la détresse, des émotions pénibles. Le coping est un processus lié au contexte qui se focalise sur la pensée et les réponses qu’il apporte sont des efforts avec ou sans succès vis à vis d’une situation initiale particulière. Les sujets anxieux utilisent plus facilement un coping centré sur l’émotion pour faire face aux situations stressantes et amplifient la menace perçue (Billing & Moos, 1981 ; Graziani & Swenden, 2004). Les personnes souffrant d’anxiété ou de dépression ont plus de difficultés à mettre en place des stratégies d’adaptation que les personnes sans trouble face à des événements stressants répétitifs et prolongés. Les personnes anxieuses auraient tendance à observer et gérer leurs réactions émotionnelles et psychologiques et se focaliseraient moins sur le problème, la source du stress. Face à une situation stressante dont seule la modification de situation peut réduire le caractère stressant, la focalisation sur les émotions peut produire un maintien et un accroissement des émotions pénibles. Le coping joue un rôle dans le maintien des troubles anxieux, dépressifs et phobiques. Il joue également un rôle dans l’étiologie de l’anxiété et de la dépression et dans le renforcement des troubles phobiques et l’acquisition des peurs (Graziani & Swenden, 2004).

c. Émotions et représentations sociales

Même si les travaux portant sur les liens entre les émotions et les représentations sociales ont tardé à apparaître, c’est dès le développement de la théorie des représentations sociales, que Moscovici (1961) insistait sur les liens entre l’affectivité et la pensée sociale. Les premiers travaux abordant cette problématique se sont intéressés à la présence d’éléments à caractère affectif au sein des représentations sociales. Giraud-Héraud (1998) distingue la présence de cognitions « chaudes » (affectivement chargées) et « froides » (sans charges affectives) lorsqu’elle étudie les représentations de la foule chez des membres des compagnies républicaines de sécurité. Toujours à la recherche de ces éléments, Campos et Rouquette (2000) utilisent un matériel spécifique pour mettre en évidence ce qu’ils nomment une dimension affective des représentations sociales. Certains objets sociaux donneraient lieu à l’élaboration de nœuds affectifs communs à un grand nombre d’individus, des « nexus ». Ces nexus s’exprimeraient par le biais d’un signifiant commun, une image, un emblème ou une étiquette verbale. Cette dimension affective est envisagée comme relativement indépendante dans l’ensemble de la représentation. Les éléments affectifs seraient regroupés entre eux et ne seraient reliés à l’ensemble de la représentation que par un petit nombre d’éléments. Ces derniers auraient la caractéristique d’être polysémiques et de jouer « un rôle articulatoire entre la dimension descriptive et la dimension affective de la représentation » (Campos & Rouquette, 2000, p. 440). Cette conception envisage une distinction qualitative entre différents éléments d’une représentation, avec une opposition entre des éléments descriptifs et d’autres affectifs. Ces éléments ne pourraient entretenir de rapports entre eux que par le biais d’éléments particuliers. Ces éléments particuliers devraient être polysémiques pour pouvoir assurer un lien entre les éléments appartenant à des dimensions différentes. Cette conception envisagerait une différenciation structurelle entre le descriptif et l’affectif. Elle suppose que des éléments à caractère affectif existent, qu’ils peuvent être mis à jour par l’utilisation d’outils spécifiques. Dans la suite de cette approche, c’est à l’aide d’inducteurs verbaux que Deschamps et Guimelli (2002) recueillent des associations verbales. Ces inducteurs sont choisis en fonction de leur importance dans le champ de la représentation sociale de l’insécurite. Plusieurs de ces associations verbales exprimées par les sujets font référence à des émotions spécifiques comme la peur, le colère ou encore la panique. La peur apparaît parmi les réponses dominantes et saillantes dans le champ représentationnel. Ces associations peuvent s’expliquer selon Guimelli et Rimé (2009) par un effet de congruence affective (Bower, 1981).

A l’instar de Campos et Rouquette, pour évoquer les liens entre les émotions et la représentation de l’insécurité, Deschamps et Guimelli (2002) parlent d’une composante émotionnelle. Lorsque Delouvée (2005) s’intéresse à des cognitions polarisées au sein de la représentation sociale du nucléaire, il introduit également la notion de composante affective. Ces conceptions s’attachent à repérer des traces d’un contenu émotionnel intégré dans les représentations sociales par le biais de l’utilisation d’un lexique exprimant des aspects affectifs. Comme nous le savons, le fait que des mots puissent avoir une valence émotionnelle n’est pas surprenant. Si le langage est un vecteur majeur d’expression des représentations sociales, il apparaît tout à fait logique d’observer que l’expression d’éléments de représentations puisse être accompagnée de l’expression d’un lexique émotionnel. La plupart des travaux portant sur les liens entre émotions et représentations sociales se sont concentrés sur les capacités des représentations à intégrer des éléments émotionnels immanents à l’environnement et aux communications.

1. Rôle des émotions dans l’élaboration des représentations sociales

Dans la suite de cette recherche d’éléments à caractère affectif au sein des représentations sociales, Guimelli et Rimé (2009) se sont intéressés au rôle des émotions dans l’élaboration des représentations sociales. Ces auteurs font appel au phénomène de partage social des émotions pour comprendre ce rôle. Ce partage social des émotions conduit les individus à partager les expériences émotionnelles qu’ils ont vécues, ce qui a pour effet d’induire des émotions chez l’auditeur et de réactiver les émotions ressenties chez la source. Ce partage conduisant à une large diffusion des émotions et des nouveaux éléments de savoir, contribue à ramener le nouveau, l’étrange dans le giron du connu, du familier. En présence de processus représentationnels, ce partage aura vocation à diffuser les informations relatives à une situation, un événement, à les intégrer dans l’univers social, à accroître et développer un savoir relatif à un objet. Ces informations, évènements et émotions, seront intégrées à l’objet afin de préserver son caractère consensuel et en retour de préserver l’identité de groupe. Les émotions peuvent être envisagées comme une motivation aux échanges.

2. Représentations sociales et état affectif

La mise en parallèle de représentations sociales et de l’état affectif a été exploré via la représentation de la vie quotidienne d’adolescents italiens (Emiliani, Melotti & Palareti, 2007). Cette recherche tentait de mettre en relation la représentation sociale de la vie quotidienne et l’état de bien-être ou de malaise. Trois profils de bien-être ou de malaise ont pu être décrits à la suite d’une tâche d’association libre aux mots « vie quotidienne » : les concrets, les réalistes et les pessimistes. Le premier profil, les concrets, correspond aux adolescents qui décrivent leur vie quotidienne à l’aide de lieux et d’activités en utilisant des termes renvoyant à des aspects pratiques de la vie quotidienne. Ce premier profil est celui qui a le lexique le plus restreint, les deux autres ayant une plus grande richesse lexicale. Ces deux autres profils s’opposent au premier, parce qu’ils utilisent les émotions pour décrire leur vie quotidienne. Les réalistes utilisent des termes qui se réfèrent aux affects, aussi bien positifs que négatifs, agréables que répétitifs, pour décrire la vie quotidienne. Les pessimistes utilisent des termes plutôt négatifs pour décrire la qualité de leurs expériences quotidiennes. Là encore, il est question d’associer des éléments d’une représentation sociale et des mots relatifs aux émotions.

3. Émotions et expression des représentations sociales.

Comme nous avons pu déjà le préciser, la recherche des liens entre les émotions et les représentations sociales a pu s’intéresser à la place des émotions dans l’expression de la zone muette de représentations dites « sensibles ». C’est à dire des « objets qui intègrent dans leur champ représentationnel des cognitions et des croyances qui sont susceptibles de mettre en cause les valeurs morales ou les normes sociales valorisées par le groupe d’appartenance du sujet » (Guimelli & Rimé, 2009, p175). Les émotions auraient des effets importants sur l’expression de sous-ensembles de cognitions ou de croyances. Les émotions positives conduiraient à un relâchement dans le traitement cognitif et favoriserait l’expression de la zone muette d’une représentation sociale « sensible ». A l’inverse les émotions négatives conduiraient à un resserrement cognitif et défavoriseraient l’expression de cette zone muette. L’induction de la joie ou de la tristesse a pu conduire respectivement au démasquage et au masquage de la zone muette de la représentation sociale de la communauté musulmane que peuvent avoir des étudiants (Guimelli, 2007).

d. La peur

Madame S, décrite par Damasio (1999), est une jeune femme dont les capacités d’apprentissage de faits nouveaux sont tout à fait correctes, notamment pour reconnaître les gens. Seul un aspect particulier de ses capacités d’apprentissage était défectueux, celui du conditionnement de stimuli désagréables. Ses comportements sociaux étaient quant à eux très particuliers. Madame S abordait les gens et les situations avec une attitude majoritairement positive. « S n’était pas seulement agréable et joyeuse, elle semblait avide d’entrer en contact avec la plupart de ceux qui liaient conversation avec elle » (idem, p.88). Son comportement social n’était pas perçu comme standard. Elle allait volontiers à la rencontre des gens et n’éprouvait aucune réticence à l’idée de toucher ou de serrer les gens dans ses bras, les émotions positives dominaient sa vie. Les émotions négatives comme la peur ou la colère avaient disparu du vocabulaire affectif de S. Il faut dire que Madame S était atteinte de la maladie d’Urbach-Wiethe, maladie qui lui rendait l’utilisation de la zone cérébrale amygdalienne impossible. Madame S ne connaissait et ne reconnaissait pas la peur, ce qui la rendait incapable d’effectuer des jugements sociaux corrects. La peur est étroitement liée à l’activité de l’amygdale1. La présence et la modification de l’intensité de la peur modifie les jugements et comportements sociaux. La réduction de la peur permet de favoriser et d’augmenter les rapports sociaux. La peur joue un rôle dans la régulation des rapports sociaux. La typologie des communications affectives est liée aux émotions. La peur est une émotion primaire. Elle est « déclenchée par la mise en présence du sujet avec une menace pour son homéostasie » (Belzung, 2007, p. 174). Elle est caractérisée par des modifications physiologiques, accélération du rythme cardiaque, augmentation de la pression artérielle, modifications de la résistance cutanée, des réactions cérébrales, dont l’activation de l’amygdale (liée à l’apprentissage de la peur et à sa reconnaissance) et du cortex préfrontal (lié à l’analyse fine des situations et à leur contrôle), et des réactions comportementales, la fuite ou l’immobilisation (Belzung, 2007). La peur peut être spontanée ou conditionnée et a toujours un objet déterminé. La peur est toujours la peur de quelque chose. Ce qui la différencie de l’anxiété. L’anxiété est une disposition à l’inquiétude, elle correspond à une peur anticipée. Elle renvoie à un danger potentiel, alors que la peur renvoie à un danger réel. L’anxiété peut être chronique ou récurrente, alors que la peur est une émotion ponctuelle, même si elle peut être répétée.

Étudier la peur, en tant qu’émotion, fait appel à diverses disciplines, des neurosciences aux sciences sociales. La peur est souvent associée à des situations de menaces directes pour l’intégrité physique (agressions, violences physiques) ou psychologique (phobies, prises de risque) ou indirectes (appréhension de situations potentielles). La peur n’échappe pas au partage social des émotions. Plusieurs phénomènes peuvent venir manipuler sa manifestation sociale sous une forme d’inquiétudes sociales. Le développement de ces inquiétudes peut se faire par « la sélection et l’omission d’informations, la fabrication de données, la distorsion des statistiques, la transformation d’actes particuliers en tendances généralisées, la déformation du sens des mots, l’inversion des relations entre cause et effet, la simplification de situations complexes, la stigmatisation des minorités » (Jodelet, 2011). Autant de phénomènes qui n’apparaissent pas très étrangers à un certain nombre de processus et mécanismes présents dans la dynamique représentationnelle.

1. Biologie de la peur

Du point de vue neurologique, l’activation de la peur implique un réseau cérébral déterminé. Ce réseau comprend l’amygdale, l’hippocampe, le cortex cingulaire, l’insulae et le cortex préfrontal. L’amygdale tient un rôle pivot dans ce réseau (Belzung, 2007). Chaque émotion est directement liée à une unité cérébrale fonctionnelle spécifique et différente (Lotstra, 2002). L’amygdale joue un rôle majeur dans le circuit de la peur. Il existe deux circuits principaux de la peur : un circuit court passant du thalamus à l’amygdale et un circuit long où le cortex s’interpose entre le thalamus et l’amygdale (LeDoux, 1998). Le cortex permettra une analyse fine de la situation, modulant ainsi l’action de l’amygdale (renforcer, freiner...). Le circuit court permet d’assurer des réactions de survie tandis que le circuit long assure une analyse fine et précise. La structure cérébrale de l’amygdale est impliquée dans l’apprentissage de la peur, dans la peur conditionnée et également dans la reconnaissance de l’expression de la peur. En revanche, le sentiment ou l’anticipation de la peur n’implique pas cette zone. Ressentir l’angoisse avec la composante viscérale n’implique pas non plus l’amygdale (Belzung, 2007). La perception de la peur chez autrui est liée à l’activation de l’amygdale gauche (Morris, Frith, Perrett, Rowland, Young, Calder & Dolan, 1996). L’activation de l’amygdale est corrélée de manière linéaire avec l’intensité de l’expression de la peur. Confrontée à des visages neutres l’amygdale n’est pas sollicitée et son activité s’intensifie avec l’augmentation de l’expression faciale de la peur. Cette activation de l’amygdale est typique de l’émotion de la peur. Aucune des autres expressions faciales d’émotions primaires ne suscitent son activation. La réponse de l’amygdale est modulée par le cortex préfrontal droit. Ce cortex est impliqué dans les activités d’évaluation cognitive de certains stimuli. L’intensité de la réponse de l’amygdale est modulée par le cortex préfrontal. La perception d’images ou de visages effrayants suscite une augmentation de l’activité de l’amygdale, alors qu’à l’évaluation de cette perception (verbaliser ce qui est vu) correspond une diminution de l’activité de l’amygdale et une augmentation de l’activité du cortex préfrontal (Hariri, Bookheimer & Mazziiotta, 2000). Le cortex préfrontal fait partie d’un système permettant de contrôler les réponses émotionnelles. Les réponses électrodermales de la peur sont associées à l’activation de l’amygdale (Belzung, 2007). Le rôle de l’amygdale est limité à la reconnaissance et à l’induction de l’émotion de la peur. Le sentiment de la peur ne nécessite pas l’activation de l’amygdale. Cette distinction apparaît importante et signifie qu’il y a une différence entre l’activation de la peur et le ressenti de l’émotion. Ressentir la peur n’implique pas l’ensemble des processus liés à l’émotion proprement dite. L’activation de l’émotion de la peur, qu’elle soit perçue ou non, est liée à l’activité de l’amygdale.

2. Peur, évitements et comportements sociaux

Les sujets amygdalo-lésés ne connaissent et ne reconnaissent pas la peur, ils n’éprouvent pas cette émotion (Adolphs & Damasio, 1998). Ils sont alors dans l’incapacité de réaliser des jugements sociaux adéquats. « Immergés dans un monde sûr, sortis tout droit d’un conte de fées, ces individus sont incapables de se protéger contre les risques sociaux simples et moins simples » (Damasio, 1999, p. 91). En l’absence d’activité de l’amygdale, les sujets présentent des comportements sociaux spécifiques. Ils sont très avenants, adoptent une attitude extrêmement positive face aux situations et plus spécifiquement dans les situations relationnelles. Ils vont très volontiers à la rencontre des autres et acceptent facilement les contacts sociaux (Damazio, 1999). Les sujets qui ne sont pas soumis à la peur sont dans l’incapacité de réaliser des jugements sociaux adéquats, ils ne limitent pas les échanges sociaux. Le niveau de peur régule la capacité à évaluer des situations sociales et module les interactions sociales (Belzung, 2007). La peur induit des évitements cognitifs, comportementaux et situationnels (André, 2006 ; Belzung, 2007). Au niveau cognitif, elle conduit à une focalisation de l’attention sur les éléments de l’environnement liés à l’émotion, une mobilisation de l’attention sur des éléments à caractère affectif ou sur des pensées rassurantes, irréalistes et distrayantes, à des évitements des pensées suscitant des émotions pénibles et à une surévaluation du danger. L’état affectif facilite le traitement perceptif des informations liées à cet état (Niedenthal et al., 1997). Au niveau comportemental et situationnel, la peur conduit à des évitements directes ou subtils des situations sociales relationnelles associées à un risque potentiel (le sujet se confronte à la situation déclenchant la peur, mais écourte la situation). Elle conduit aussi à une réduction des échanges et des comportements liés à l’ouverture sociale (aller vers les autres, ouvrir une conversation, prendre la parole devant d’autres personnes, donner son avis). Selon les théories de l’évaluation cognitive, la peur, qui est associée à des évaluations d’imprévisibilité et d’absence de contrôle des événements futurs, devrait entraîner des jugements pessimistes (Lerner & Keltner, 2001). La peur conduirait à un traitement superficiel de l’information sociale. A contrario, la tristesse (comme la joie) serait associée à des évaluations de prévisibilité et de possibilité de contrôler les événements futurs. L’état affectif constituerait ainsi une modalité spécifique du fonctionnement du cerveau (Oatley & Jenkins, 1996). 3. Peur et fonctionnements anxieux et dépressifs

Certains fonctionnements psychiques sont associés à une augmentation de l’activation d’états émotionnels négatifs. Les fonctionnements anxieux et dépressifs sont caractérisés par la présence récurrente d’une émotion : la peur. Alors que la peur est simplement activée chez les sujets exposés à des visages menaçants (Morris et al., 1996 ; Morris, Friston, Büchel, Young, Calder & Dolan, 1998), l’activation de cette émotion est exagérée lorsque les personnes souffrent d’anxiété généralisée (Thomas et coll., 2001), de dépression (Drevets, 1999), de phobie sociale (Birbaumer et al., 1998) et d’attaque de panique (Belzung, 2007). L’agoraphobie est une des principales complications de l’attaque de panique. (Marks, 1970 ; Mary-Rabine & Mollard, 2006) C’est une association entre une peur et un évitement de lieux publics, d’espaces clos ou de grands espaces. L’anxiété généralisée est une peur exagérée de plusieurs situations, la phobie sociale est une peur exagérée de se faire humilier ou d’être soumis au regard critique d’autrui. La dépression est caractérisée par une humeur triste et une perte d’intérêt, de plaisir. L’augmentation du niveau de ces pathologies entraîne des niveaux de peur élevés et une grande fréquence du vécu de la peur.

Fonctionnements psychologiques et groupe social.

Nous devons préciser que, d’un point de vue épidémiologique, ces fonctionnements psychologiques se retrouvent dans l’ensemble de la population, aucune catégorie sociale et professionnelle n’est épargnée (Fontaine & Fontaine, 2006 ; Rouillon, 2008). Plusieurs travaux portant sur les liens entre les situations de précarité et le mauvais état de santé (Joubert, Chauvin & Facy, 2001 ; La Rosa, 1998) montrent par exemple que les populations précaires concentrent des problèmes de santé observés en population générale, mais ne rencontrent pas de problèmes de santé spécifique. Pour ce qui est des fonctionnements psychologiques, il en va de même. La prévalence est plus grande en population précaire, mais les troubles sont les mêmes que dans la population générale.

L’anxiété généralisée.

L’anxiété généralisée est « une anxiété excessive qui dure plus de quelques jours » (Graziani & Swendsen, 2004, p. 67). L’anxiété et les inquiétudes sont disproportionnées en rapport à la probabilité de survenue d’une situation pénible. Le caractère négatif, de gravité et de pénibilité, y est exagéré. L’anxiété génère de fortes tensions et les sujets ont souvent la sensation désagréable que quelque chose de catastrophique va survenir. L’anxiété généralisée est souvent associée à des difficultés de concentration, de l’irritabilité ou encore des sensations importantes de fatigue. L’anxiété généralisée est associée à des inquiétudes excessives. Les inquiétudes sont des enchaînements de pensées chargées d’émotions négatives et difficiles à contrôler (Gosselin, 2006). Ces enchaînements de pensées peuvent porter sur des problèmes actuels ou des problèmes qui ne se posent pas actuellement. Ils constituent des peurs de ce qui pourrait survenir et les inquiétudes sont l’imagination ou la verbalisation négative de leurs conséquences.

La dépression.

La dépression est caractérisée par au moins une tristesse importante, ou alors, une perte d’intérêts ou la difficulté à éprouver du plaisir, soit par les deux. Elle peut être associée à des modifications de poids, du sommeil, de la psychomotricité (ralentissement ou agitation) et peut présenter de la fatigue, une perte d’énergie, un ralentissement cognitif et des idées noires ou suicidaires (Cottraux, 2001). La dépression induit d’importantes modifications de l’humeur et des ruminations. Au regard des autres pathologies anxieuses, la dépression tient une place particulière notamment parce qu’elle peut se caractériser en partie par l’essor de deux émotions différentes : la peur et la tristesse. La dépression pouvant être qualifiée comme un trouble de l’humeur.

La phobie sociale.

La phobie sociale est « une peur irrationnelle, persistante et intense d’une ou plusieurs situations sociales ou bien de performances dans lesquelles le sujet est en contact avec des gens non familiers ou exposé à l’éventuelle observation attentive d’autrui » (Graziani & Swendsen, 2004, p. 60). Elle peut se manifester de différentes manières : peur de boire, manger, trembler, rougir, écrire lors de situations sociales. La phobie sociale peut être généralisée, peur de toutes communications ou de relations sociales, ou spécifique, peur d’une à deux situations sociales. Les évitements comportementaux sont très présents dans la phobie sociale.

L’agoraphobie.

L’agoraphobie se développe dans la plupart des cas suite à une ou plusieurs attaques de panique. Elle consiste en d’importants évitements des situations associées à ces attaques de panique. L’agoraphobie est « une anxiété provoquée par le fait de se retrouver dans des endroits ou des situations d’où il pourrait être difficile ou gênant de s’échapper ou dans lesquels le sujet pourrait ne pas trouver de secours en cas d’attaque de panique inattendue » (Graziani, 2003, p. 52). Les deux principales caractéristiques de l’agoraphobie sont la peur et les évitements de grands espaces publiques et de la foule. L’agoraphobie est une anticipation catastrophique de certaines situations – notamment sociales – et une peur d’avoir peur. Cette peur de la peur conduit à la mise en place d’évitements. Les pensées catastrophiques sont contextuelles et souvent associées à certaines caractéristiques : anxiété de séparation, difficulté d’expliquer ses propres pensées, des niveaux élevés d’anxiété sociale, dépendance relationnelle, insatisfaction sociale. Les personnes souffrant de troubles anxieux (anxiété généralisée, phobie sociale ou agoraphobie) mettent en place de fréquents évitements comportementaux, situationnels ou cognitifs (André, 2006 ; Belzung, 2007). Ces évitements conduisent à des réductions importantes des échanges, des communications et des situations sociales. Les conduites d’évitements, de fuites, de désengagement dans les phobies et l’anxiété comprennent un grand nombre de stratégies d’adaptation par la réduction des tensions : prise de boisson, de nourriture, de médicaments, de tranquillisants ou la consommation de tabac, déni, pensées irréalistes, distraction (Billing & Moos, 1981 ; Graziani & Swenden, 2004). Dans les attaques de paniques se sont les recherches de sécurité qui vont primer avant même la recherche des causes et l’interrogation des pensées catastrophiques. Ces stratégies contribueraient au maintien des attaques de panique. Les stratégies d’évitements n’empêchent pas de surévaluer le danger. La peur n’est pas augmentée directement par les évitements, mais par la surévaluation du danger et une surestimation de la peur. L’anticipation de la peur provoquée par une interaction stressante potentielle et l’exagération de l’évaluation de cette interaction vont conduire à des comportements d’évitements.

Les troubles anxieux, phobiques et dépressifs sont liés à une modification de l’activation de la peur. Avec l’augmentation du niveau de ce type de fonctionnement psychologique, le niveau de peur deviendra plus intense et plus fréquent. Autrement dit, à situations sociales identiques des personnes présentant des niveaux importants de ce type de fonctionnement psychologique seront plus souvent confrontées à la peur et le seront de manière plus intense. La régularité et le nombre des communications et des pratiques sociales au sein d’un même groupe peuvent varier selon le fonctionnement psychologique des individus.

III. Problématique et hypothèse générale

Une situation pour différents vécus émotionnels.

Les représentations sociales sont une interprétation du réel, des évènements qui surviennent, des situations auxquelles les individus sont confrontés. Elles consistent en une sélection d’informations dispersées, en une focalisation sur certains aspects en rapport aux enjeux et intérêts en œuvre. Elles reposent sur des processus cognitifs et des ensembles de cognitions. Les représentations sont liées aux pratiques sociales et aux communications. Les pratiques sociales et les communications des sujets vont contribuer à la formation et à la transmission des représentations sociales. A leur tour les représentations vont déterminer les pratiques et les communications. Mais, à l’intérieur même d’un groupe social, toutes les situations ne sont pas pareillement vécues et les expériences émotionnelles ne suscitent pas toujours les mêmes émotions. Une situation, un événement, un discours ou une lecture ne sont pas des données objectives, encore moins du point de vue du vécu émotionnel. Au sein d’un même groupe social, à situation identique le vécu émotionnel peut varier en intensité et en qualité d’un individu à l’autre. Quelqu’un peut ressentir de la colère là où un autre ressent de la peur ou ressentir une légère crainte contre une terreur massive et envahissante. Il est des personnes qui vont ressentir régulièrement et de manière intense de la peur. Cette peur aura une influence importante sur les situations auxquelles ils vont accepter de se confronter, sur les interactions qu’ils vont mettre en place, sur les communications qu’ils peuvent avoir ou encore sur la manière dont ils vont sélectionner et traiter les informations en jeu.

Différents impacts des émotions sur les représentations sociales. Dans ce cadre et en prenant en compte ce que nous savons des processus de formation et de transmission des représentations sociales, il apparaît tout à fait légitime de s’attendre à ce qu’au sein d’un même groupe social, des individus ayant des états émotionnels contrastés, aient des représentations sociales différentes d’un même objet. S’il s’avère que des états émotionnels contrastés au sein d’un même groupe conduisent à des représentations sociales différentes, alors il faudra s’attacher à comprendre la manière dont cet impact fonctionne. Nous partirons des principes suivants : la peur réduit les pratiques sociales et les communications ; elle oriente la perception et l’interprétation des informations ; elle oriente également l’attention portée aux éléments d’information liés à l’environnement ; elle accroît les processus d’attribution. Ces principes posent légitimement plusieurs interrogations. Tout d’abord, comment la sélection des éléments d’information relative aux représentations sociales est impactée par l’état émotionnel ? Cette question interroge entre autre l’organisation des éléments d’information dans le champ représentationnel et la concurrence des éléments entre eux. Partant de la, quel est la « profondeur » de cet impact ? Il s’agit de pouvoir distinguer le rôle de l’état émotionnel dans les processus de formation et de transmission des représentations sociales d’un rôle dans les processus liés à l’expression des représentations. Est ce que cet impact agit sur la structuration des représentations sociales ? Il s’agit, alors, de comprendre l’impact de l’émotion sur la structuration des représentations. Il est question de vérifier si un tel effet ne touche que des éléments périphériques ou alors des éléments centraux, bien plus fondamentaux pour la structure d’une représentation.

Problèmes et questionnement.

A travers la question générale de savoir si les émotions sont en mesure de modifier les représentations, cette problématique pose en somme trois interrogations majeures. Comment l’émotion contribue à sélectionner les éléments d’information organisant les représentations sociales ? Cette contribution est-elle suffisamment importante pour que la modification soit profonde, fondamentale pour la représentation ou alors n’est elle que simplement superficielle et liée au contexte d’expression de cette représentation ? Et si cette contribution est effectivement profonde, l’est-elle suffisamment pour que la structure des représentations en soit affectée ?

Élaboration du questionnement.

Plusieurs manières de répondre à ces questions pourraient être mises en place. Nous avons fait le choix suivant. Dans un premier temps, il s’agit de mettre en évidence l’existence d’un impact de la peur sur les représentations. Pour ce faire, il s’agira de comparer, à l’aide d’un questionnaire de caractérisation, l’organisation des éléments d’information constituant les représentations du travail et du chômage d’un groupe social séparé en sous-groupes en fonction de leur niveau émotionnel négatif stable. Cette procédure permettrait de comprendre comment, lorsque des éléments d’information sont mis en concurrence, l’organisation des représentations est impactée par la peur.

Le deuxième temps consistera à étudier la profondeur de cet impact. Pour ce faire, il s’agira de comparer les effets que produit la peur « naturelle » sur le contenu d’une représentation, celle du chômage, avec les effets que peut produire une peur conditionnelle, induite, sur cette même représentation. Cette procédure permettant de comparer quatre groupes entre eux, deux groupes de peur « naturelle », élevée vs faible et deux groupes de peur induite, élevée vs faible également. Ainsi nous pourrons vérifier si un état émotionnel stable « naturel » induit bien un effet profond sur le contenu de la représentation contrairement à l’induction qui devrait ne produire que des modifications superficielles. En plus d’étudier l’impact de l’état émotionnel stable sur le contenu de la représentation, il s’agit également d’étudier cet impact sur le processus représentationnel lui-même.

Le dernier temps de l’expérimentation devra déterminer si cet impact est à même de modifier la structure d’une représentation. Il s’agira de comparer, à l’aide d’un questionnaire de mise en cause, la structuration d’une représentation, celle de l’objet travail en fonction de l’état émotionnel « naturel », faible vs élevée, des membres d’un même groupe. Cette procédure permettrait de vérifier que les modifications liées à l’émotion sont suffisamment profondes pour créer des différences dans le noyau.

Hypothèse générale.

D’après ce qui vient d’être dit, l’hypothèse générale qui sous-tend nos travaux est donc que la peur, en tant qu’état émotionnel stable, a un impact sur les pratiques, les processus cognitifs et les communications impliqués dans l’élaboration des représentations sociales, que cet impact en orientant la sélection des informations touche l’organisation des éléments d’une représentation, qu’il n’est pas simplement lié à l’expression des représentations et que cet impact est suffisamment important et profond pour s’observer aux niveaux de la structuration des représentations.

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0